«Vous êtes journaliste?» A quelques mètres de l'entrée du centre d'accréditation pour les médias étrangers du congrès du Parti communiste (PC), à l'ouest de Pékin, une femme d'une cinquantaine d'années se jette sur mon passage. «Vous devez m'aider, c'est très important», explique-t-elle en tirant de son baluchon une dizaine de feuilles photocopiées qu'elle glisse dans mes mains. «Eux, ils refusent de nous entendre, poursuit-elle les yeux en larmes, la rage au cœur. La justice de ce pays est pourrie. Vous pouvez résoudre notre problème. N'est-ce pas?»

Une deuxième femme, visiblement paysanne, accourt à son tour. «Aidez-moi!» hurle-t-elle avant de se jeter à mes pieds en frappant le sol de son front à plusieurs reprises. «Ils ont battu mon mari à mort, raconte-t-elle en sanglots. Cela fait sept ans que j'essaie d'obtenir réparation. Je n'ai plus rien à manger. Personne ne veut plus m'écouter.» Elle me remet son dossier en me serrant les mains comme si sa vie en dépendait. Une troisième vieille dame, digne, surgit à son tour et sort de son sac de toile des textes de lois et une lettre: «Regardez si vous pouvez faire quelque chose pour moi!»

Dans la rue, les piétons interloqués forment désormais un groupe. «La police, la police, avertit soudain l'un d'eux. Vous feriez mieux de déguerpir!» Sans se soucier des uniformes, les femmes poursuivent leur récit dans la plus grande confusion. Un officier s'interpose, alors que deux collègues emmènent par le bras la paysanne à l'écart. «Ils arrêtent ma mère, ils arrêtent ma mère!» s'inquiète alors un jeune homme en veste de coton. Devant mon refus de remettre la documentation de ces plaignantes, l'officier lève le ton. En échange d'un exemplaire reçu à double, il me laisse finalement filer après avoir interdit tout nouveau contact avec les malheureuses.

Lors du congrès du PC (dont la 16e édition s'est ouverte vendredi) ou d'autres réunions politiques importantes, de nombreux provinciaux font le chemin de Pékin pour porter des pétitions ou réclamer justice auprès des autorités centrales, n'ayant plus confiance dans l'intégrité des cadres locaux. Lorsque tous les recours sont épuisés, ils tentent en désespoir de cause d'alerter un délégué du peuple ou des journalistes.

Les laissés-pour-compte des réformes chinoises sont de plus en plus démunis face à la justice. C'est ce que montrent les récits remis par ces femmes. Le premier concerne un mari lésé: Cheng Shengxin, du bourg de Jufeng, dans la province du Shandong. Arrivé à l'âge de la retraite en 1999, il a eu la mauvaise surprise de recevoir une simple pension d'ouvrier alors qu'il avait travaillé toute sa vie comme cadre supérieur de l'administration. La différence de traitement est évidemment sensible et il doit se contenter de 120 francs par mois. Il a découvert que son dossier personnel avait été tronqué et falsifié. Un acte qui remonte certainement à la Révolution culturelle lorsque ce genre de règlements de comptes était fréquent. Cheng Shengxin se bat depuis pour recouvrer sa vraie identité, faire condamner le faussaire et obtenir une indemnité. Les autorités du Jufeng et de la province ont refusé d'enquêter. Communiste depuis quarante-trois ans, il a décidé de porter l'affaire devant les instances supérieures du Parti le mois dernier. Sa femme, qui a fait le déplacement de Pékin, s'est toutefois retrouvée devant une porte close.

Le second cas concerne Liu Jinfang, la paysanne de 49 ans – elle en paraît dix de plus – venue du Heilongjiang, une province du nord-est de la Chine. Le soir du 10 octobre 1995, son mari a été tué à coups de bâton par six voisins. Ceux-ci venaient se venger après que le fils de Liu Jinfang eut cassé un carreau de fenêtre. Le meneur a été rapidement arrêté. Pour être relâché une semaine plus tard contre le versement de 200 francs. Les autres ont pu fuir sans être inquiétés et la police a classé l'affaire, faute de témoins. Les trois enfants de Liu Jinfang ont dû quitter l'école et elle s'est endettée de plusieurs milliers de francs en recours inutiles. Elle accuse aujourd'hui la police de son village de corruption et la justice de sa province de les couvrir. Liu Jinfang n'a ainsi jamais été indemnisée, et les meurtriers de son mari sont toujours en liberté.

Vendredi matin, peu avant l'arrivée des délégués pour l'ouverture du Congrès du Parti, deux femmes ont lancé des tracts à l'entrée du Palais du peuple. Elles ont aussitôt été arrêtées et les feuilles arrachées des mains des journalistes. Trois autres femmes âgées ont également été emmenées par la police alors qu'elles essayaient de gagner le bâtiment. Les délégués communistes n'ont rien vu.