Mari Alkatiri, premier ministre du Timor-Oriental, reçoit en toute simplicité dans le salon d'une de ses nombreuses résidences de Dili, la capitale, alors que la dernière génération de sa famille étendue babille dans la cour. Cheveux crépus, visage triangulaire qui se termine en barbiche, yeux rusés, on sent l'homme rompu aux manœuvres d'appareil, le politicien accompli qui ne fait jamais entièrement confiance et à qui beaucoup rendent la pareille.

Il y a dans cet homme râblé un aspect presque sournois, comme un prédateur qui lorgne sa proie avant de bondir. Mais le chef du gouvernement est aussi affable, disponible, malgré la crise politique qui secoue le tout jeune pays, et, pour un musulman, ne se prive pas des bonnes choses comme en témoigne la belle collection de whiskies et d'alcools fins qui orne ses étagères.

La veille, Mari Alkatiri, la mine défaite, avait essuyé un revers majeur. Lors d'une cérémonie dans une petite pièce surchauffée du palais présidentiel, le président Xanana Gusmão avait remplacé deux de ses plus fidèles ministres, ceux de la Défense et de l'Intérieur. Mais, vingt-quatre heures après, Mari Alkatiri semble déjà avoir rebondi. «Ils font partie de mon gouvernement, il n'y a pas de ministres indépendants. Bien sûr, que je suis encore en charge. Il n'y a aucun doute là-dessus», rétorque-t-il dans un éclat de rire à une question sur son humiliation de la veille.

Son évidente impopularité après les semaines d'anarchie et de violences qui ont vidé la capitale de sa population? «Si vous ne vous en tenez pas seulement à la surface, vous verrez que ce n'est pas vrai. Les élections prouveront que je suis populaire.» Le remplacement du ministre de la Défense par le Prix Nobel de la paix José Ramos Horta (qui est aussi ministre des Affaires étrangères) et de celui de l'Intérieur par Alcino Baris, est un compromis entre le président Xanana Gusmão et le docteur Alkatiri. En sacrifiant deux de ses proches, ce dernier a sauvé sa tête.

Sans avoir le charisme et la prestance de Xanana Gusmão, Alkatiri n'en a pas moins marqué l'histoire du Timor-Oriental depuis 1975. A l'époque, âgé d'une vingtaine d'années, il est l'un des membres de la faction marxisante du parti Fretilin qui avait pris le pouvoir après le départ précipité des colonisateurs portugais. L'invasion par l'armée indonésienne en décembre 1975 met un terme à l'expérience. Alkatiri est, avec José Ramos Horta, l'un des cinq membres du Comité exécutif du parti envoyés à l'étranger pour promouvoir la cause du Timor-Leste libre. Il passe vingt-quatre ans avec sa famille au Mozambique, où il tisse des liens étroits avec le président Samora Machel, et ne revient qu'en 1999, après le vote d'indépendance et les exactions perpétrées sous l'égide des militaires indonésiens. Mais entre-temps, ce «Timorais de l'extérieur» a pris le contrôle du parti. Et lors des élections de 2003, il écrase les autres prétendants à la direction du gouvernement en remportant 60% des sièges du parlement.

Le mot qui revient le plus souvent quand on interroge les Timorais de l'Est à son propos est celui «d'arrogance». «Il croit qu'il a toujours raison et que les autres ont toujours tort. Il se prend pour un grand intellectuel, alors qu'il est diplômé du Mozambique», s'offusque Salvador Suarès, rédacteur en chef du quotidien Suara Timor Lorosae. On lui reproche aussi son népotisme. La firme Hidayat, dirigée par son frère cadet, a obtenu un grand nombre de contrats de travaux publics. Un autre de ses frères est ambassadeur en Malaisie et sa femme est ambassadrice au Mozambique.

Mais le principal grief est son manque d'esprit démocratique. «Alkatiri n'a aucune considération pour la population, il a son plan, et c'est tout», assène le prêtre Rolando Fernandez. Beaucoup de Timorais de l'Est accusent le premier ministre d'avoir en partie provoqué les violences de ces dernières semaines pour pouvoir renforcer son pouvoir, voire instaurer un régime autocratique.