COP24

Maria Neira: «La pollution de l’air tue 7 millions de gens par an»

Responsable des questions de santé liées au climat à l’OMS, Maria Neira appelle à l’application rapide de l’Accord de Paris sur le climat, car il implique des mesures de santé publique massives. Sans lutter contre le changement du climat, l’impact sanitaire pourrait être dévastateur

Depuis début décembre sont réunis à Katowice en Pologne, dans le cadre de la 24e Conférence des Etats parties à la Convention-cadre des Nations unies sur les changements climatiques, près de 200 pays pour finaliser les règles d’application de l’Accord de Paris de décembre 2015 sur le climat.

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Directrice du Département de la santé publique, de l’environnement et des déterminants sociaux de la santé à l’Organisation mondiale de la santé, Maria Neira s’est rendue en Pologne pour le sommet climatique qui s’achève vendredi. Elle explique l’importance sanitaire de l’Accord de Paris.

Quel a été le message transmis par l’OMS à la COP24?

Les causes sous-tendant le changement climatique ont un impact très néfaste sur la santé. Nous pensons en particulier à la combustion d’énergies fossiles, qui contribue grandement à la pollution de l’air. Or celle-ci tue 7 millions de personnes par an. A Katowice, nous avons dit qu’on ne pouvait pas tergiverser avec la lutte contre le changement climatique, car tout retard se traduira par des millions de morts chaque année.

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La santé est-elle prise au sérieux à la COP?

Oui, c’est une évolution très positive. Pour la première fois ont été inclus dans les négociations de la COP les coûts d’hospitalisation et des traitements de toutes les maladies chroniques liées à la pollution de l’air due à la combustion d’énergies fossiles. C’est majeur. Ces coûts représentent des pertes en matière de bien-être de 5000 milliards de dollars. Les bénéfices découlant des investissements dans les mesures prévues par l’Accord de Paris pour combattre les causes du changement climatique dépasseront les coûts sanitaires subis actuellement qui ne cessent d’augmenter. Pour des pays comme la Chine et l’Inde, les bénéfices sanitaires pourraient même doubler. On le voit, la question climatique va bien au-delà de l’environnement. Il est question de protection de la santé. La pollution de l’air a un impact direct sur l’augmentation drastique des cas d’asthme, des maladies respiratoires chroniques qui nécessitent des traitements à long terme coûteux, des cancers du poumon, des pneumonies chez les enfants, des accidents cardio-vasculaires et des infarctus.

Au sujet de l’Accord de Paris, l’OMS va même jusqu’à parler d’accord du siècle…

C’est le cas. On ne s’en rend peut-être pas compte, mais la mise en œuvre de l’accord entraînera automatiquement des mesures de santé publique majeures. Il implique une vraie politique de santé publique. Mais il faut pour cela diminuer rapidement les émissions de C0₂ issues des énergies fossiles. Le charbon est très nocif pour la santé. Il faut gérer les villes de façon plus humaine, favoriser la marche, améliorer la qualité de l’air.

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Depuis quelque temps, les occurrences d’incendies, de tempêtes extrêmes et de sécheresses se multiplient. Quel en est l’impact sur la santé?

La santé repose sur plusieurs piliers dont l’accès à l’eau et à la nourriture ainsi que la qualité de l’air qu’on respire. Le changement climatique déstabilise complètement ces piliers en raison d’inondations, de déforestations, de production agricole fortement réduite en raison de sécheresse, de déplacements massifs dus à des catastrophes naturelles. Une hausse de la température de la planète ne serait-ce que de 1°C peut avoir pour conséquence une augmentation de 9% des cas de maladies transmissibles par l’eau. Au Kenya, il y avait des zones qui étaient épargnées par la malaria, dont le Kilimandjaro. Avec le réchauffement, ces zones sont aussi touchées, car les moustiques y trouvent des conditions favorables à leur reproduction. L’Asie va connaître une forte hausse du risque de dengue pour les mêmes raisons.

En matière de pollution de l’air, il est beaucoup question de l’ozone au sol.

Oui, ce facteur va accroître les cas d’allergies et d’asthme. Le prix pour la pollution, ce sont nos poumons et notre cerveau qui vont le payer. Le quotient intellectuel des enfants en croissance va être altéré par l’inhalation de substances toxiques. Mes collègues pneumologues à New Delhi me rapportent que des enfants de 13 ans ont des poumons noirs de gros fumeurs de 60 ans. Or ils n’ont jamais fumé.

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Dans le rapport que l’OMS a publié à Katowice, vous appelez à renforcer la résilience des systèmes de santé.

Même si les mesures d’adaptation au changement climatique sont une sorte de résignation et acceptation de mauvaises décisions préalables, nous n’avons pas le choix. Nous devons rendre plus résilients les centres de santé qui sont débordés par les conséquences du changement climatique. Nous acceptons d’avoir perdu une bataille, mais en aucun cas nous ne pouvons perdre la guerre. Le problème est que seul 0,5% des fonds multilatéraux alloués à l’adaptation au changement climatique est attribué à la santé.

Pour vous, il est impératif d’agir vite?

Le changement climatique menace d’anéantir les progrès sanitaires réalisés en un demi-siècle. Il faut donc un abandon rapide des énergies fossiles. En Afrique, de nombreux pays sont en train de prendre des décisions sur leur avenir énergétique. Or ceux qui vont faire le choix d’énergies propres vont être gagnants sur plusieurs fronts: santé publique, développement économique voire même tourisme.

L’Europe va-t-elle connaître des problèmes de santé spécifiques en lien avec le changement climatique?

Nos systèmes sanitaires sont bien préparés pour ne pas voir émerger des épidémies de malaria ou de dengue. Mais on aura des vagues de chaleur qui, comme en France en 2003, peuvent tuer beaucoup de monde. En Europe, la pollution de l’air tue 400 000 personnes par an. Les cas d’allergies vont augmenter de même que des phénomènes de sédentarité.

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