Apôtres du durable (5/5)

Maria Neira, la santé malgré le climat

La pollution de l’air et le changement climatique coûtent déjà la vie à des millions de personnes par année. Et fragilisent tous les piliers de la santé humaine. Rencontre avec une spécialiste de l’OMS

L’agenda 2030 du développement des Nations unies comprend 17 Objectifs de développement durable (ODD), que «Le Temps» incarne cette semaine à travers cinq personnalités.

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C’est, en définitive, le critère ultime du choix. Cette décision sera-t-elle bonne, ou mauvaise, pour la santé? Le critère vient à l’esprit «naturellement» à l’heure de décider s’il est l’heure de se coucher, s’il est judicieux de reprendre du dessert ou s’il faudrait se résoudre à refaire du sport. En matière de planification sociale, c’est un peu la même chose, veut croire Maria Neira. «Lorsqu’on a en tête les enjeux de santé publique, on a de fortes chances de parvenir à de très bons résultats», assène-t-elle. Pour exemple: la manière de dessiner la ville. L’humain y occupe-t-il le centre, lui a-t-on laissé de l’espace pour bouger, pour respirer, pour rencontrer ses voisins? Ou n’y figure-t-il au contraire que comme la victime d’un environnement agressif, qui lui coûtera à terme non seulement sa santé physique, mais aussi mentale, à force d’isolement et de manque d’interactions sociales?

Les trois piliers de la santé humaine

C’est plus fort qu’elle: Maria Neira ramène constamment au premier plan ces questions de santé et de planification publique. Presque une deuxième nature depuis que, à l’OMS, elle est chargée de mettre en lien la santé avec une autre donnée fondamentale pour la planète: le changement climatique. Directrice du Département de la santé publique, de l’environnement et des déterminants sociaux de la santé à l’Organisation mondiale de la santé (OMS), Maria Neira évoque cette question de son point de vue, et la situation s’éclaire soudain, ou s’assombrit, plutôt: car le changement du climat est, ramené à la thématique de la santé publique, une affaire de vie ou de mort, pour des millions de gens, rien de moins.

«La pollution de l’air tue 7 millions de personnes par année», rappelle-t-elle d’entrée. Or le lien entre la pollution et le changement climatique n’est plus à établir. «Si vous évoquez la question devant un habitant de Pékin qui tousse et qui a les yeux rouges, il comprendra rapidement ce que vous voulez dire. Ce lien va lui donner une autre motivation pour s’opposer au changement climatique, car les deux problématiques se superposent.»

Nous devons communiquer, mobiliser, influencer, pousser à l’engagement

Maria Neira

Les moustiques qui prolifèrent du fait de la chaleur et qui sont autant de vecteurs de maladies; les vagues de chaleur auxquelles ne résistent pas les plus faibles; mais aussi la destruction des productions agricoles du fait de la sécheresse; ou encore les catastrophes découlant de «phénomènes météorologiques aigus», comme les inondations, les incendies, les tempêtes ou les éboulements… «La pollution et le changement climatique touchent aussi bien l’alimentation que l’eau et l’habitation. Or ce sont là les trois piliers de la santé humaine», résume-t-elle.

Telles qu’elles sont proclamées par le troisième des 17 Objectifs de développement durable (ODD) de l’ONU, la bonne santé pour tous et la promotion du bien-être à tout âge dépassent bien sûr la question de la pollution. Maria Neira met par exemple en avant la nécessité d’une couverture santé universelle, qui fait défaut dans une vaste partie de la planète et sans laquelle la moindre maladie peut détruire les finances d’une famille entière et mettre en danger la survie de ses membres. Ou encore, la persistance de certaines maladies non transmissibles, dont l’aggravation de l’obésité, qui est aussi le signe que «l’on n’avance pas seulement dans la bonne direction».

Plutôt prévenir que guérir

Mais, en ces temps de canicule aux Etats-Unis et en Europe, il apparaît de plus en plus clairement que le changement climatique modifie la donne dans son ensemble. Comme si, aujourd’hui, c’était avant tout à travers le prisme du dérèglement du climat qu’il fallait définir les principaux axes de la politique en matière de santé.

Maria Neira l’avoue elle-même: elle a été formée pour soigner les gens. Mais lorsque, jeune médecin, elle fait ses premières expériences dans les camps de réfugiés d’Amérique latine ou d’Afrique, cette Espagnole a vite compris une évidence: s’il est important de guérir les gens, il est plus important encore d’éviter qu’ils tombent malades. «Devant un patient victime de diarrhée, il faut tout faire pour le soigner. Mais si l’on arrive à déterminer ce qui, dans l’eau ou dans son alimentation, a causé sa maladie, alors on obtient un autre type de satisfaction.» Et l’on décuple l’efficacité.

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A l’OMS, Maria Neira et son équipe doivent servir de porte-voix à cette thématique qui relie la santé et le climat. «Nous devons communiquer, mobiliser, influencer, pousser à l’engagement», détaille-t-elle. Mais cette armée de scientifiques que compte l’organisation doit aussi produire et dévoiler les évidences scientifiques, peaufiner les modèles mathématiques, procéder aux études épidémiologiques, mettre en place les plans de recherches et, accessoirement, proposer des pistes de solution. Car loin d’adopter un ton apocalyptique, celle qui fut vice-ministre de la Santé en Espagne a choisi – «pour des raisons tactiques» – d’insister sur l’espoir et les progrès réalisés. «L’essentiel, affirme-t-elle, c’est que chacun doit trouver un rôle et devenir partie prenante de la solution.»

Cerveaux pollués

Et tout ceci, sans avoir le droit à la moindre erreur. «Nous sommes scrutés de manière incroyable», dit-elle. Les climatosceptiques guettent. Auparavant, l’OMS s’était un peu assoupie dans sa zone de confort. Pour lutter contre la malaria, elle devait être en contact avec les ministres de la Santé des pays, négocier les prix des médicaments, autant de choses qu’elle savait faire. Or aujourd’hui, selon Maria Neira, il s’agit d’aider les villes à se transformer, de donner des avis sur les transports, sur le développement durable, sur la production d’énergie… «Nous devons pousser les barrières, regarder en dehors du cadre établi.»

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Cette semaine, la directrice à l’OMS a enregistré une conférence TED à Edimbourg. Le thème? L’influence de la pollution sur l’intelligence. De plus en plus d’études prouvent en effet que la pollution de l’air n’agit pas seulement sur les poumons et le cœur mais aussi sur le cerveau, en passant par le système sanguin. Les individus les plus exposés: les enfants, dont le cerveau vieillit plus vite et qui voient affectées leurs capacités cognitives. Maria Neira s’alarme: «Cela signifie aussi que notre société, dans son ensemble, va être moins intelligente que ce qu’elle aurait pu être. Vous vous rendez compte de la gravité de cette découverte?»

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