«Ramzan ne passe jamais la nuit nulle part». Quand on s’appelle Ramzan Kadyrov, qu’on dirige la République de Tchétchénie et qu’on est invité à nocer dans le Daguestan voisin, on ne déroge pas à ses principes pour autant. L’ambiance fut-elle du tonnerre.

Perle jaillie des derniers flots lâchés par WikiLeaks, une note de l’ambassade américaine à Moscou décrit par le menu un mariage traditionnel caucasien auquel un diplomate était convié en compagnie du président tchétchène. Sur fond d’épousailles aussi kitsch que clinquantes, le plénipoten­tiaire livre une plaisante analyse des relations sociales et politiques en Ciscaucasie.

Rolls-Royce et kalachnikov

Août 2006, Makhatchkala, Caucase septentrional. Vodka, armes, musique et danses à gogo. Magnat du pétrole et élu à la Douma, un potentat local marie son fils en grande pompe. Sa Rolls-Royce Silver Phantom conduit Dalgat et Aida, les jeunes tourtereaux. Lors d’une virée à Moscou, le diplomate américain y avait déjà été promené. La présence d’une kalachnikov à ses pieds en rendait le confort aléatoire, note-t-il dans son rapport.

Les cadeaux aux mariés? Une statue grandeur nature de l’imam Chamil, chef de guerre et icône à longue barbe, et cinq kilos d’or apportés par Kadyrov.

Maître de cérémonie, le père du marié est suivi d’un serviteur afghan équipé d’une bouteille remplie d’eau. Les centaines de toasts à la vodka auraient tué n’importe quel buveur, même chevronné. Gadzhi Makhachev avait aussi demandé à ses invités de ne pas faire usage de leur(s) arme(s) durant les festivités pour manifester leur enthousiasme.

Seul regret, Avraam Russo, le célèbre crooner syrien, s’est décommandé à la dernière minute. Il a été abattu quelques jours avant la fête.

Entre un colonel du FSB ivre mort qui se vexe de son refus d’ajouter du cognac à son vin – «c’est presque la même chose» – et un malabar afghan trop saoul pour s’asseoir qui propose ses services en dégainant son arme, le diplomate américain raconte tout le ramdam Kadyrov: dans des gesticulations balourdes, pistolet plaqué or à l’arrière du jean, le jeune président danse en T-shirt puis lance des milliers de dollars en billets de 100 à des enfants qui assurent le spectacle. Avant de quitter brusquement les lieux en compagnie de ses sbires.

Au-delà du folklore, la noce est une fascinante allégorie des rapports de force nés de la terre, des ethnies, des clans et des alliances. La liste des invités n’est qu’un condensé de la structure du pouvoir dans le Caucase. Les mœurs qui y sont dévoilées révèlent une région profondément à part. Une région dans laquelle le pouvoir s’exerce horizontalement entre chefs de clan, loin du pouvoir vertical que Moscou échoue à imposer .