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Mariage pour tous: radicalisation des «antis»

Les débats sur le projet de loi ouvrant le droit au mariage et à l’adoption pour les couples homosexuels reprennent mercredi à l’Assemblée. Le vote final est prévu pour le 23 avril. Deux élus de droite lancent un appel au calme

C’est une première. Resté discret jusque-là, Frank Riester, l’un des rares députés UMP favorables au mariage pour tous, a lancé un appel au calme. Alors que l’Assemblée nationale reprendra ce mercredi, vers 17 heures, les débats sur le projet de loi ouvrant le droit au mariage et à l’adoption pour les couples homosexuels, le parlementaire s’inquiète, dans Le Monde, de la radicalisation des opposants. Il estime que son parti «ne devrait pas se mélanger à des manifestations qui comptent parmi elles des extrémistes»: «Nous ne devons pas entrer dans la spirale de l’escalade.» Sur la même page, la sénatrice centriste Chantal Jouanno lance un message similaire, condamnant ceux qui «intimident» et «utilisent la violence» notamment envers des parlementaires, des ministres, des intellectuels, des homosexuels. «Ceux qui cautionnent par le silence ou s’associent à ces mouvements sont clairement en train de remettre en cause la démocratie», déclare-t-elle.

Devant la tournure des événements ces derniers jours, l’animateur Karl Zéro est aussi entré en scène. Le beau-frère de Frigide Barjot tente de ramener à la raison l’égérie de la «Manif pour tous». Dans une lettre publiée sur le site du Huffington Post, il lui demande «d’arrêter ce jeu». Catholique également, il ne comprend pas que sa belle-sœur soutienne certains dérapages: vendredi dernier, écrit-il, «tu étais devant le Sénat, Civitas [association catholique intégriste] était curieusement dans le coin, et j’ai compris que tu étais en train de riper total. Tu basculais dans une tout autre histoire, que tu ne maîtrises pas… Quand je t’ai entendue […] tempêter: «Hollande veut du sang, il en aura! Nous vivons dans une dictature», je me suis dit […] stop.»

Depuis la dernière manifestation à Paris, et plus encore depuis l’adoption du texte au Sénat, la semaine dernière, le mouvement des opposants – du moins une partie d’entre eux – a durci ses actions. Certains ont chahuté des ministres, Manuel Valls, par exemple, conspué à la sortie d’un concert. D’autres ont traqué l’essayiste Caroline Fourest et bloqué un train dans lequel elle voyageait. Chantal Jouanno avoue qu’elle craint pour sa sécurité et celle de ses enfants, du fait de la diffusion de son adresse personnelle.

Après le vote du Sénat, Christine Boutin, présidente du Parti chrétien-démocrate, a évoqué une «guerre civile» avant de se raviser et d’appeler à une «résistance à la Gandhi». Lundi, une tentative de camping sauvage devant l’Assemblée a conduit la police à placer en garde à vue, durant quelques heures, 67 personnes. Mais les opposants ne désarment pas: ils annoncent des rassemblements aux abords du Palais-Bourbon tous les soirs, ainsi qu’une nouvelle manifestation dimanche et probablement diverses actions coups de poing d’ici là.

Outre les catholiques intégristes de Civitas, Frigide Barjot est dépassée par d’autres ultras. Certains sont proches de l’extrême droite ou des identitaires, d’autres sont rassemblés sous la bannière du «Printemps français», une appellation à consonance insurrectionnelle. Ce mouvement a été créé suite aux violents heurts avec la police lors de la dernière manifestation: certains opposants, dont l’ancienne ministre Christine Boutin, ont bravé l’interdiction de manifester sur les Champs-Elysées; ils se sont retrouvés face à la police et ont essuyé des jets de gaz lacrymogènes. Depuis, ils ne décolèrent pas et ont musclé leurs actions.

«Au moment où ils ont réalisé que la réforme serait inévitablement adoptée, certains opposants se sont posé la question de l’après, décrypte Jean-Yves Camus, spécialiste de l’extrême droite. Ils veulent embrayer sur un mouvement de contestation globale de la légitimité du gouvernement socialiste et cherchent d’autres thèmes qui puissent prendre le relais, comme la mise sous condition de ressources des allocations familiales. Ils prônent aussi des méthodes d’action moins consensuelles.» Les catholiques traditionnels, très présents dans le mouvement, mènent, selon un chercheur, «le vieux combat de l’ordre naturel et chrétien contre les forces du libéralisme». Face à «l’entreprise de subversion» que représente pour eux le mariage pour tous, explique Jean-Yves Camus, «ils luttent avec des moyens de contre-subversion». C’est ainsi par exemple qu’ils retournent certains codes, le poing levé et le slogan du Front de gauche, «On ne lâche rien.»

Pour couper court aux dérives et «tourner la page» de ce débat, le passage du texte en deuxième lecture à l’Assemblée nationale a été accéléré par le gouvernement. Les débats, qui devaient se tenir avant l’été, ont été avancés à ce mercredi; les discussions dureront jusqu’à la fin de la semaine et seront limitées à vingt-cinq heures. La droite et les opposants ont eu beau dénoncer un «coup de force» et un «déni démocratique», le vote final a d’ores et déjà été annoncé pour le mardi 23 avril.

«Les opposants veulent embrayer sur une contestation globale de la légitimité

du gouvernement»

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