La comparution mardi d’Alexeï Navalny a connu, pour Marie Mendras, des moments «kafkaïens», comme lorsque l’opposant a dû expliquer pourquoi il n’avait pas respecté son contrôle judiciaire après son évacuation vers l'Allemagne. La raison? «Coma», a répondu celui qui a été victime d’un empoisonnement au Novitchok, avant de relever que le président Vladimir Poutine avait lui-même accepté son transfert hors du pays.

Professeure à l’Ecole des relations internationales de Sciences Po Paris, politologue au CNRS et au CERI et membre de la revue Esprit, Marie Mendras a envoyé à Emmanuel Macron une lettre cosignée par plusieurs responsables politiques et universitaires français demandant la libération d’Alexeï Navalny. Elle considère qu’une condamnation de l’opposant à de la prison ferme ne signe pas la fin de son action.

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Le Temps: En choisissant de revenir en Russie puis en publiant une enquête sur le «palais» de Vladimir Poutine, Alexeï Navalny a maîtrisé l’enchaînement des événements. Condamné à de la prison ferme, sera-t-il toujours en mesure de dicter le tempo?

Marie Mendras: En réalité, Alexeï Navalny est le maître des horloges depuis qu’il a survécu à un empoisonnement au Novitchok le 20 août dernier. Cet échec terrible pour les empoisonneurs a provoqué un retournement de situation. Navalny a choisi de rentrer en sachant qu’il serait arrêté et condamné car il savait aussi que, dans le cas contraire, il serait – selon ses propres mots – «déporté», exilé de force. Et aujourd’hui, lors de son procès, l’opposant a dominé ses accusateurs et encouragé tous les Russes à ne plus avoir peur.

A part le condamner, quelle réponse le Kremlin peut-il apporter?

On observe en tout cas que le pouvoir russe panique: il a relancé un procès datant de 2014, a arrêté des milliers de personnes dans les rues des grandes villes, a fait de même mardi matin avec des partisans de Navalny devant le tribunal. Et, de sa prison ou de son camp de travail, celui-ci continuera à mettre la pression sur les dirigeants russes.

Quel est le plus grand obstacle à l’action d’Alexeï Navalny? La peur ou l’apathie d’une majorité de Russes?

Ce qui prévaut aujourd’hui en Russie n’est ni la peur ni l’indifférence. C’est l’action politique de millions de gens qui veulent s’exprimer. Je suis impressionnée de voir comment, en l’espace de deux ans, Navalny a installé des équipes dans près de 50 provinces et poursuivi le travail d’enquête de sa fondation pour la lutte contre la corruption tout en étant tantôt en prison, tantôt sous contrôle judiciaire.

Il s’est fait connaître comme défenseur d’élections honnêtes et comme enquêteur sur la corruption des puissants. Son courage, sa persévérance, sa capacité à montrer des preuves de la corruption du système et à rallier des dizaines de millions de citoyens grâce à ses vidéos font de lui l’opposant le plus inquiétant pour le Kremlin. J’ai par ailleurs été frappée par la diversité d’âge des manifestants les 23 et 31 janvier. Le centre Levada – le dernier qui bénéficie encore d’une certaine fiabilité – montre que près de 50% des sondés ont désormais le courage, dans un pays autoritaire, de dire qu’ils ne soutiennent pas Vladimir Poutine.

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En une décennie, plusieurs manifestations importantes ont eu lieu sans résultat tangible. Les détracteurs d’Alexeï Navalny affirment qu’il ne fédère qu’une infime minorité de la population. En quoi la situation actuelle est-elle différente?

Ma réponse est très simple: dix ans, c’était il y a très longtemps. Depuis, le régime Poutine s’est usé, aigri, il a vieilli. Il a été totalement inefficace pour redresser la situation économique ou faire face à la pandémie. Après avoir soulevé l’enthousiasme, le succès de l’annexion de la Crimée en 2014 est complètement retombé face aux difficultés matérielles. Et Alexeï Navalny a visé juste en démontrant que le pouvoir – y compris le président et ses proches – s’enrichissait sur le dos des contribuables, et qu’il volait aussi les bulletins dans les urnes. Le Kremlin a fait toutes les erreurs possibles depuis un an, notamment en forçant la révision de la Constitution octroyant, s’il le souhaite, deux mandats supplémentaires à Vladimir Poutine. Cela a été la dernière goutte pour de nombreux Russes.

Alexeï Navalny sait avoir d’ores et déjà remporté une énorme victoire en ayant attiré l’attention de plus en plus de gens, en Russie comme à l’étranger

Marie Mendras

C’est donc la rencontre entre l’activisme de Navalny et l’écœurement d’une partie de la population qui est déterminante?

Toute société sent lorsqu’elle vit dans un monde de propagande. Les Russes adhèrent de plus en plus aujourd’hui à un discours politique construit et étayé par des faits. Chose déterminante, Alexeï Navalny parle tout le temps de l’avenir alors que Vladimir Poutine ne parle que du passé. Il propose une réouverture de la Russie vers l’Europe quand le président vit dans une forteresse assiégée. C’est d’ailleurs pour cela que l’opposant est fermement défendu par toutes les démocraties occidentales.

Mais quel est l’objectif concret poursuivi par Alexeï Navalny? Remobiliser une partie de l’électorat en perspective des élections législatives de septembre?

Oui, les démocrates vont tenter d’enregistrer des candidatures aux prochaines législatives. Je pense que, pour Navalny, tout cela n’est qu’une succession d’étapes. Il ne vit pas sa détention actuelle comme la fin, mais comme une nouvelle marche dans sa démonstration que le régime perd les pédales, et n’a que la répression comme riposte.

Mardi, Alexeï Navalny a répondu au juge: «Poutine restera dans l’histoire comme un empoisonneur!» Il sait avoir d’ores et déjà remporté une énorme victoire en ayant attiré l’attention de plus en plus de gens, en Russie comme à l’étranger. Le combat à long terme reste la défense d’un suffrage universel libre, pluraliste et honnête, ainsi que le principe fondamental de l’alternance. Y a-t-il une chance que cela se produise en Russie? Je le crois. C’est déjà arrivé au début des années 1990, et cela va se reproduire, même si le chemin est ardu.

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