Déjeuner

Marie-Françoise de Tassigny: «il faut renforcer les réseaux entre Français et Suisses»

Elle fut l’emblématique «Madame petite enfance» de la Ville de Genève. Binationale longtemps élue au Grand Conseil, elle brigue un siège à l’Assemblée nationale française lors des prochaines législatives

Elle est venue à pied – «J’habite à cinq minutes», dit-elle en posant un cabas qui semble lourd. Elle souffle un peu. Ce matin, elle était en réunion à Phénix, une fondation de lutte contre les dépendances des adolescents qu’elle préside. Elle a choisi l’endroit, L’Olivier de Provence, à Carouge (GE). «C’est un restaurant à la cuisine raffinée et les tables sont suffisamment éloignées pour que l’on s’entende bavarder.»

Bavardons donc. Marie-Françoise d’Anglemont de Tassigny. Ce nom, d’abord, à rallonge – pardon pour la familiarité – qui renvoie à l’illustre maréchal de Lattre de Tassigny, libérateur en 1944 de la moitié est de la France. «Mon défunt mari, un architecte ardennais, appartenait à une autre branche des De Tassigny, répond-elle. Quant à moi je suis née Glasson, un nom très fribourgeois.» Elle opte pour le menu d’affaires.

Marie-Françoise de Tassigny, il est vrai, est en voyage d’affaires. Elle bat la campagne dans la perspective des élections législatives françaises des 3 et 17 juin. Pour la première fois dans l’histoire de la Ve République, les électeurs – ils sont 117 000 en Suisse – pourront élire leurs députés pour représenter les Français établis hors de France. Madame la candidate du Parti radical (centre droit) abat sur la table son programme et quelques flyers. Au même instant, glissent sur la nappe deux pastille d’asperges vertes à l’huile d’ail des ours. C’est tentant, on met de côté la politique, on savoure. Madame de Tassigny congédie un verre de pinot blanc, commande de l’eau. Elle file à Verbier après le repas, en voiture, et elle conduit. Le met est léger, fondant.

Parlons de l’enfance. C’est, après tout, le combat de sa vie. Elle fut la directrice du Service de la petite enfance de la Ville de Genève de 1988 à 2009, elle a monté dès 1968 son propre jardin d’enfants à Gland (VD), a été à la tête de l’Association des directrices de crèche, est diplômée en sciences de l’éducation, possède un MBA d’executive chief, a ouvert à Genève la première Maison Verte de Suisse, chère à Françoise Dolto…

«Cela a été vingt et une années de bonheur absolu pour mettre en place cette politique de l’enfance – la crèche était le parent pauvre – j’ai démarré avec un budget de 7 millions de francs et une petite équipe, j’ai fini avec 85 millions et 1400 collaborateurs.» Grand sourire. Et si des députés mâles osent encore dire qu’il ne faut pas de diplômes pour «torcher les mioches», elle pense que les choses ont réellement avancé. Les éducatrices dans les crèches, les psychologues, psychomotriciennes, diététiciens, les besoins reconnus du tout-petit, le contact avec les parents, l’architecture spécifique des lieux d’accueil, c’est elle. Avec d’autres qui l’ont soutenue, comme Guy-Olivier Segond et Manuel Tornare, qu’elle évoque souvent. Dernière bouchée de pastilla, un verre d’eau. Elle tapote ses lèvres. La toute nouvelle patronne de L’Olivier de Provence vient la saluer, parle de son réel plaisir de l’avoir à sa table, s’éclipse.

Où en étions-nous? L’enfance. La sienne? Elle fut l’aînée de cinq enfants. Voilà qui forge le caractère et forme à l’animation. «Je sais raconter des histoires aux petits», assure-t-elle. Père suisse, professeur de médecine, mère française, pharmacienne. Et ce grand-père grand ponte des Hôpitaux de Paris. Petite, elle passait ses vacances sous les lambris de l’Hôtel-Dieu. Elle se souvient de ce grand-père qui ouvrait les portes des malades avec les manches de sa blouse «pour ne pas transmettre les microbes». On ne parlait pas encore à l’époque d’infections nosocomiales. Marie-Françoise veut déjà devenir éducatrice de jeunes enfants. Ses parents espéraient mieux. «Ça nous fera une très gentille mère de famille», soupire la maman. Elle sera en effet mère de quatre enfants, gentille certes, mais avant tout solide, car elle les a élevés en partie seule à la suite du décès, à l’âge de 52 ans, de son mari.

Le poisson est servi: un loup que côtoient, épars, d’élégants petits légumes en pâtés. Une tablée de jeunes cadres cravatés fait un peu de bruit. Madame de Tassigny salue une connaissance. Regarde l’heure: «Ça va.» «J’ai vécu l’âge d’or de la petite enfance, maintenant l’argent est un frein», dit-elle. C’est Guy-Olivier Segond qui l’a poussée à entrer en politique. Son père était radical, elle le sera aussi en version humaniste. Députée au Grand Conseil genevois de 1995 à 2007, elle en sera la présidente en 2005.

Elle passe sans encombre d’un monde de femmes à celui d’hommes: «Je fus parfois la seule élue féminine au Parti radical.» Elle a présidé toutes les commissions. En 2006, sa binationalité la rattrape, et elle est mandatée conseillère à l’Assemblée des Français de l’étranger et devient présidente de l’Union des Français de l’étranger. Elle veut être, là aussi, une pionnière, remuer les choses. Elle croit la binationalité menacée à cause de la fiscalité et compte bien la défendre à l’Assemblée nationale si elle est élue.

Dix autres candidats sont sur la ligne de départ. Comment fait-elle campagne? «Pas sur les marchés, évidemment, mais lors de repas citoyens et grâce aux réseaux», résume-t-elle. Elle milite pour un parlement transfrontalier, «pour une meilleure concertation politique entre la France et la Suisse». «Il reste tant à faire dans le domaine de l’aménagement du territoire, pour un renforcement de la coopération policière, pour être sûr que les fonds frontaliers servent à améliorer les infrastructures routières, ferroviaires, sanitaires et scolaires et non à la rénovation d’une mairie», énumère-t-elle. Elle souhaite aussi renforcer les réseaux franco-suisses entre les entreprises et les départements et cantons, en vue d’une harmonisation fiscale.

Elle parle du «vivre ensemble» dans la région et s’inquiète de la montée de courants xénophobes de part et d’autre de la frontière. Le mot «racaille» prononcé par un UDC à l’adresse des habitants d’Annemasse l’a blessée et poussée à manifester à la place Neuve, aux côtés de la gauche genevoise. Les attaques antifrontalières du MCG la hérissent. «La réponse tient dans la multiplication de projets communs, insiste-t-elle. Et lorsque je vois par exemple l’équipe de football d’Evian-Thonon-Gaillard jouer ses matchs à Annecy, je me dis que quelque chose ne va pas, que sa place était au stade de la Praille.»

Marie-Françoise de Tassigny a diversement apprécié le vote des Français de Suisse lors du premier tour de la présidentielle. Le centriste François Bayrou qu’elle soutient a fini sur la troisième marche, loin derrière Nicolas Sarkozy, arrivé en tête. Elle votera au second tour pour le président sortant, tout en se démarquant de certaines de ses positions. Elle ­soutient le droit de vote pour les étrangers lors des scrutins municipaux, proposition qui figure dans le programme du candidat socialiste, François Hollande. «L’Europe le recommande, la Suisse l’applique parfois. Au nom du droit humain, cette idée doit s’imposer.»

Un sorbet pour finir, la route l’attend. Plus tard, elle envoie encore un SMS pour rappeler qu’elle est une humaniste.

«Des députés mâles osent encore dire qu’il ne faut pas de diplômes pour torcher les mioches»

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