Académie

Marie-Laure Salles-Djelic, première femme à diriger l’Institut de hautes études internationales et du développement

Cette docteure en sociologie de Harvard, doyenne de l’Ecole du management et de l’innovation de Sciences Po Paris, a beaucoup étudié la globalisation et les transformations sociétales. Elle entrera en fonction à l’été 2020. Elle succède à Philippe Burrin, qui dirige l’institution genevoise depuis 2004

En collaboration avec le Geneva Observer, «Le Temps» explore la Genève internationale. Article écrit avec Philippe Mottaz.

La nomination était très attendue, tant l’établissement joue un rôle majeur au sein de la Genève internationale. L’Institut de hautes études internationales et du développement à Genève a un nouveau directeur. Ou plutôt une nouvelle directrice, la première dans l’histoire de l’institution vieille de 92 ans. La lauréate se nomme Marie-Laure Salles-Djelic. Elle succède à Philippe Burrin, qui est à la tête de l’IHEID depuis 2008 et d’HEI depuis 2004. Son entrée en fonction est prévue le 1er septembre 2020. Elle connaît déjà bien l’institut, où elle a passé un an en tant que professeure invitée et chercheure invitée auprès du Centre sur la gouvernance globale.

Réactions positives

Contacté pour commenter la nouvelle, un professeur de l’IHEID l’a rencontrée avec ses collègues la semaine dernière. «Je suis personnellement ravi. La future directrice a une très bonne expérience théorique et pratique du management et est très au fait des grandes questions internationales. Un recrutement, c’est bien sûr toujours un pari. Mais sur le papier, elle a un excellent profil.» Parmi une quinzaine de candidats, l’universitaire quinquagénaire a été proposée par des experts et quelques professeurs de l’institut. Si elle a été retenue, c’est qu’elle répondait aux critères de sélection. Il fallait être un universitaire reconnu, avoir une solide expérience de gestion d’une institution académique et montrer des compétences de leadership sans avoir un ego démesuré. L’âge de la lauréate a aussi joué en sa faveur, le conseil de fondation souhaitant nommer quelqu’un pour au moins deux voire trois mandats de quatre ans.

Enthousiaste, la future directrice déclare: «Je remercie le conseil de la confiance qu’il exprime en confirmant ma nomination comme directrice de l’institut à compter du 1er septembre 2020. J’ai un respect profond pour tout ce que représente l’institut et je suis donc très honorée de cette nomination. Je me réjouis de travailler en étroite collaboration avec la faculté, l’ensemble de l’équipe administrative, l’équipe de direction et le conseil.» Président du conseil de fondation de l’IHEID, Rolf Soiron ne cache pas sa satisfaction: «Le conseil de fondation est très heureux de cette nomination et se réjouit de pouvoir collaborer avec une femme d’expérience qui remplit les exigences recherchées pour un tel poste.»

Nommée par une commission de sélection formée de trois professeurs et de trois membres du conseil de fondation au cours d’un processus qui a été lancé l’an dernier, Marie-Laure Salles-Djelic prendra la direction d’un institut qui a connu une mue considérable en un peu plus d’une décennie. Créé en 1927, l’Institut de hautes études internationales a été marqué, dans l’entre-deux-guerres et pendant la guerre froide, par des personnalités hautes en couleur comme les diplomates William Rappard et Paul Mantoux et, plus tard, l’historien Jacques Freymond. Depuis que Philippe Burrin en a pris la direction en 2004, l’institut a fusionné avec l’Institut universitaire d’études du développement et s’est installé, en 2013, dans la Maison de la paix au cœur de la Genève internationale. L’IHEID a formé des étudiants qui ont acquis une notoriété internationale, comme l’ex-secrétaire général de l’ONU Kofi Annan, Abdulqawi Ahmed Yusuf, juge à la Cour internationale de justice, Arthur Dunkel, directeur général du GATT, ou encore Patricia Espinosa, présidente en 2018 de l’Assemblée générale de l’ONU.

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Accroître la visibilité

Le choix de cette universitaire de renom marque d’une certaine manière une rupture, dans le sens où les directeurs de l’institut ont tous été Suisses, à l’exception de Paul Mantoux. Il constitue aussi pour l’institut un soulagement. Lors d’un premier tour de piste, l’IHEID s’était prononcé pour la nomination d’une professeure australienne, mais cette dernière a finalement retiré sa candidature au dernier moment.

Les défis ne manqueront pas, même si l’actuel directeur Philippe Burrin, conscient des difficultés budgétaires des collectivités publiques, a déjà œuvré à autonomiser l’IHEID par une politique immobilière très active. A l’ère de la révolution numérique, Marie-Laure Salles-Djelic devra s’assurer que l’institut sera le plus visible possible sur la scène internationale et dans un milieu académique ultra-compétitif. Au vu de son profil, elle aura sans doute à cœur d’ancrer davantage encore l’IHEID dans l’innovation. Elle a beaucoup étudié les transformations contemporaines du capitalisme, la diffusion internationale des idées et des pratiques, la responsabilité sociale des entreprises et leur rôle politique. Dans son cahier des charges, elle devra aussi maintenir, voire élargir le vaste réseau de partenariats académiques avec des universités anglo-saxonnes, mais aussi de pays dits du sud.

La future directrice est actuellement la doyenne de l’Ecole du management et de l’innovation et professeure depuis 2016 au Centre de sociologie des organisations à Sciences Po Paris. Elle a auparavant été professeure au sein du département management à l’Ecole supérieure des sciences économiques et commerciales (Essec) et a dirigé le Centre de recherche sur le capitalisme, la globalisation et la gouvernance. Un profil qui semble correspondre de près aux priorités académiques de l’IHEID, qui se trouve au cœur de la réflexion sur les nouvelles formes de gouvernance et la transformation des sociétés par la révolution numérique. Elle a fait partie du comité de pilotage du Panel international sur le progrès social, une sorte de «GIEC du progrès social» qui réunit quelque 300 scientifiques du domaine. Ella a été professeure invitée aux universités de Stanford, d’Uppsala, de Stockholm et Bocconi à Milan. Elle a même enseigné à l’Université de Lucerne. Elle a été nommée chevalier de la Légion d’honneur en 2017.

Prix Max Weber

Marie-Laure Salles-Djelic a un doctorat en sociologie de l’Université Harvard, a étudié le management à l’Essec et la philosophie à la Sorbonne. Parmi les nombreux ouvrages qu’elle a publiés figure Exporting the American Model (1998), qui lui a valu d’obtenir de l’Association américaine de sociologie le Prix Max Weber du meilleur livre sur la sociologie des organisations. Elle y explique comment l’Europe occidentale d’après-guerre – en particulier la France, l’Allemagne de l’Ouest et l’Italie – a repris, à des degrés divers, le modèle américain de production industrielle qui se voulait universel. Si la plupart des économies d’Europe occidentale ont connu un miracle économique à leur manière, bénéficiant notamment du plan Marshall, elles ont néanmoins gardé certaines de leurs spécificités, relève Marie-Laure Salles-Djelic dans son livre.

La future directrice de l’IHEID a participé à l’écriture de A Manifesto for Social Progress. Ideas for a Better Society, que l’ex-ministre égyptien des Finances Ahmed Galal décrit en ces termes: un «puissant cri pour la dignité humaine, indépendamment du genre, de la race, de la religion, de l’éducation du talent et des capacités productives».

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