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Sitôt franchi l’obstacle du premier tour, la candidate du FN a repris le discours identitaire et xénophobe de son parti, félicitée par toute la fachosphère.
© CHARLES PLATIAU / AFP PHOTO

Portrait

Marine Le Pen, dédiabolisée

La candidate du Front national à la présidentielle sait qu’elle doit ne pas apparaître comme la porte-parole de l’extrême droite française traditionnelle et identitaire. Mais derrière sa rupture avec son père, et son allure de femme normale, sa personnalité terriblement clivante sera de nouveau, ce mercredi, au centre du débat télévisé de l’entre-deux-tours

Lorsque Marine Le Pen conclut, le 18 septembre 2016, les «estivales» du Front national à Fréjus (Var), la normalisation de sa campagne est à son apogée. Sur les affiches placardées, la candidate à la présidentielle sourit au-dessus du slogan «La France apaisée». Dans son discours, la fille cadette de Jean-Marie Le Pen convoque pêle-mêle Jaurès, Malraux et… le général de Gaulle, l’homme de cette «France libre» dont elle dresse ce jour-là l’éloge.

Voir notre chronologie: Front national, du groupuscule d'extrême droite aux portes de l'Elysée

«Finies les provocations de papa, les polémiques révisionnistes sur les chambres à gaz «détail de l’histoire», les «Durafour Crématoire», les grasses plaisanteries antisémites…», commente sur le coup le politologue Roland Cayrol, auteur de Les raisons de la colère (Grasset).

Nos reportages: Demain, quelle France? «Le Temps» raconte les peurs et les espoirs du pays

Vous, en Suisse, vous pouvez l’écrire. Nous ne sommes plus des fachos. Nous sommes des électeurs et des responsables politiques comme les autres

Le chaud soleil du petit port méditerranéen, conquis aux municipales de mars 2014 par le très jeune David Rachline, semble alors avoir endormi les sombres passions de l’extrême droite hexagonale. «Vous, en Suisse, vous pouvez l’écrire. Nous ne sommes plus des fachos. Nous sommes des électeurs et des responsables politiques comme les autres», suggère, à l’issue du discours de clôture, l’avocate cannoise Anne Kessler, conseillère régionale en Provence-Alpes-Côte d’Azur.

Retrouvez notre dossier consacré à l’élection présidentielle française.

Même son de cloche à Paris, quelques semaines plus tard. Florian Philippot, le très influent vice-président du Front national, omniprésent dans les médias, reçoit quelques correspondants de la presse européenne dans une arrière-salle de la brasserie La Belle Poule située à deux pas de l’Etoile, à côté du QG de campagne de Marine Le Pen. Ses premiers mots? «Arrêtez s’il vous plaît de considérer le FN comme un parti d’extrême droite. Lisez notre programme. Ecoutez ce que l’on dit. Droite populaire, oui. Droite autoritaire ou fascisante, c’est du délire. Notre discours est juste celui de la vérité.»

Je n’aime pas le mot «normalisation» pour parler du FN. Je préfère «dédiabolisation»

Florian Philippot, vice-président du Front national

La Suisse est immédiatement appelée à la rescousse. Comme sa candidate à la présidentielle, Florian Philippot, élu de Forbach dans l’est de la France, aime comparer la promesse frontiste d’organiser des référendums à la démocratie directe helvétique. Il cite aussi en exemple la votation de novembre 2009 contre la construction de minarets, et celle de février 2014 sur l’instauration de quotas pour restreindre la libre circulation des travailleurs. Notre interlocuteur poursuit: «Je n’aime pas le mot «normalisation» pour parler du FN. Je préfère «dédiabolisation» car les médias français nous ont depuis toujours considérés à tort comme le diable. Parce que, pour eux, tout ce qui vient du peuple est dangereux.»

Le message est limpide. Marine Le Pen, 49 ans, candidate pour la seconde fois à la magistrature suprême, est une présidentiable «dédiabolisée». Merci, donc, de la considérer comme telle en remisant dans un placard bien verrouillé les oripeaux putschistes, colonialistes, racistes et facho-nostalgiques de la génération de son patriarche de père. «On ne peut pas toujours renvoyer Marine à Jean-Marie», s’était énervé devant nous, à Lyon au début février, un vétéran du DPS, le fameux Département protection sécurité qui protège les rassemblements frontistes. «Son style, ses mots, son itinéraire n’ont rien de comparable.» Dont acte.

Le lien rompu avec le père

Pour mieux comprendre Marine Le Pen, la lecture de deux livres est fort utile. «Dans l’enfer de Montretout» (Flammarion) nous plonge dans le dédale du château familial de Saint-Cloud, creuset de la dynastie frontiste. «Les politiques aussi ont une mère» (Albin Michel) fait, lui, le récit de ses fractures. Dédiabolisation? La candidate à l’Elysée y est surtout présentée comme perdue, abandonnée, déchirée par le départ brutal de sa mère, en 1984. Pierrette Le Pen elle-même – revenue habiter, depuis, dans une annexe de l’imposante propriété – peint cette fresque avec remords. Le récit du chagrin de Marine émeut. Sa vie personnelle scandée de deux divorces (elle vit aujourd’hui avec Louis Aliot, élu de Perpignan et vice-président du Front) la rend presque «normale», loin de sa personnalité cassante, autoritaire, arrogante des meetings: «Il n’y a jamais eu de Jean-Marie Le Pen privé, corrige un familier de Montretout. Marine, elle, existe en dehors du FN.»

Script parfait. La candidate à l’Elysée, qui a coupé depuis 2015 tous les ponts politiques avec son père (en procès avec le FN), vit à La Celle-Saint-Cloud, dans une villa cossue… louée autrefois par le footballeur du PSG Claude Makelele, d’origine congolaise. Elle n’y dispose, contrairement au fondateur du FN entouré de portraits à son effigie, d’aucun tableau ou photo à sa gloire. Comme si la politique était pour elle un engagement professionnel avant d’être une passion: «Jean-Marie ne vivait que pour ça. Il se nourrissait des conflits, de la bagarre, de la haine des autres», répétait encore Pierrette Le Pen au magazine Society en 2016. Et Marine? «Elle a hérité d’un fardeau et d’une mission à la fois, explique un familier du Front. Elle a le sens des responsabilités plus que la vocation.» Un «diable»? Peut-être. Mais si raisonnable.

A 18 ans, adhésion immédiate au Front national

Les faits, pourtant, restent têtus. Septembre 1986. Marine Le Pen vient de fêter ses 18 ans. Son adhésion au Front est immédiate. Pas question, contrairement à tant d’adolescents contestataires, de dénoncer le révisionnisme rampant de l’extrême droite hexagonale. Ses bons copains de fac – toujours à ses côtés aujourd’hui et mis en cause par les médias pour leur rôle ambigu dans sa campagne – se nomment Axel Loustau ou Frédéric Chatillon, deux militants du GUD, syndicat étudiant «anti-gauchistes». Le «diable» s’habille alors en noir et fait le coup de poing.

Lire aussi notre éditorial du 1er mai dernier: Ne pas laisser le FN verrouiller la France

La fille cadette de Jean-Marie et de Pierrette Le Pen éructe, elle, contre les étudiants de gauche, mobilisés en masse contre la volonté de privatisation des universités du gouvernement de droite de Jacques Chirac. La mort du manifestant Malik Oussekine, décédé à la suite des coups reçus de policiers à moto dans le quartier latin, ne suscite de sa part aucune désapprobation. «Un casseur, voilà tout», a tonné le patriarche du Front qui, un an plus tard, s’en prend aux «sidaïques, contagieux par la transpiration, les larmes, la salive […] une espèce de lépreux, si vous voulez». Marine dissidente? Silence radio.

Emplois fictifs au Parlement européen

Autre étape historique. 2004. Tête de liste du FN en Ile-de-France, celle que son père vient d’adouber comme héritière après sa rupture avec son aînée Marie-Caroline (mariée à un disciple de Bruno Mégret, l’ex-bras droit félon) lance un appel, devant les caméras, à «nettoyer les écuries d’Augias des politicailleries françaises». La charge est frontale, destinée à enterrer Alain Juppé, condamné dans l’affaire des emplois fictifs de la mairie de Paris. «Tout le monde a piqué de l’argent dans la caisse, sauf le Front national, s’exclame-t-elle sur le plateau de France 2. Et on trouve ça normal? Les Français en ont marre qu’il y ait des affaires. Ils en ont marre de voir des élus qui détournent de l’argent. C’est scandaleux!»

Bingo. La candidate «dédiabolisée» s’est en effet, treize ans plus tard, sacrément normalisée. Son parti est poursuivi pour avoir fait payer par le Parlement européen de vrais faux assistants parlementaires. Sa directrice de cabinet et son garde du corps personnel ont été mis en examen pour détournement de fonds publics. L’éloge populiste de la transparence a fait place aux circuits byzantins de financement, via des prêts contractés auprès de bailleurs de fonds russes. Marine intègre? Les juges, qu’elle boycotte, s’interrogent.

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Absentéisme à Strasbourg

Troisième curseur: l’Europe. Le cœur du processus de «dédiabolisation». Au vieux Front national, le discours au vitriol et xénophobe contre les immigrés. Au nouveau Front version «bleu Marine», l’artillerie anti-communautaire, anti-euro et le leadership, à Bruxelles, des eurodéputés violemment europhobes. Problème: la candidate à la présidentielle est, avec son père, l’une des championnes de l’absentéisme lors des sessions plénières qui se tiennent à Strasbourg. Sur 74 eurodéputés français élus en 2014 (dont 24 frontistes, premier contingent national), l’intéressée figure… à la 71e place, juste devant Jean-Marie Le Pen.

«Le Front national a ouvertement fraudé. Certains de leurs présumés assistants n’ont même jamais mis les pieds dans nos locaux. Ils ont juste voulu mettre la main sur le magot communautaire. En soi, leurs magouilles sont une insulte au suffrage universel», s’énerve devant nous un haut responsable du Parlement européen. Marine démocrate? «La dédiabolisation du FN est un subtil cocktail à base de mensonges, déplorait récemment Gilles Finchelstein, de l’Observatoire des radicalités de la Fondation Jean-Jaurès. Son électorat s’est normalisé, oui. Une partie de ses élus n’est pas comptable des excès passés et des procédés douteux. Après…»

Le retour du discours xénophobe

Le retour aux fondamentaux ne s’est d’ailleurs pas fait attendre. Sitôt franchi l’obstacle du premier tour, la candidate du FN a repris le discours identitaire et xénophobe de son parti, félicitée par toute la fachosphère. Sur Internet, le site Fdesouche.com a recommencé à bombarder de nouvelles sur les dégâts causés dans les banlieues par les délinquants immigrés, et la «gangrène islamiste».

Lire aussi: Le Front national est rattrapé par ses vieux démons

«La dédiabolisation de Marine est réelle dans un seul domaine, celui des mœurs, complète un ancien militant du Front national de la jeunesse. Pour elle, les tirades de son père contre les homosexuels – le patriarche a ouvertement pris ses distances avec l’hommage national au policier tué le 20 avril sur les Champs-Elysées – n’ont aucun sens. Pour le reste, le diable de l’extrême droite n’a pas quitté le Front national.» Vade retro…


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