France

Comment Marine Le Pen a disparu du débat politique français

Battue il y a six mois par Emmanuel Macron, la présidente du Front national traîne comme un boulet son débat calamiteux de l’entre-deux tours. Elle paie aussi le départ de Florian Philippot et tâtonne sur l’euro

Il y a un an, une partie de la France jouait à se faire peur en l’imaginant «aux portes du pouvoir». Il y a six mois tout juste, elle affrontait Emmanuel Macron au second tour de l’élection présidentielle, battue mais avec tout de même 33% des suffrages et surtout près de onze millions de voix, un record pour l’extrême droite française.

Pourtant, six mois après, et bien que devenue en juin députée avec sept de ses proches, Marine Le Pen semble avoir disparu du débat politique. Face à Emmanuel Macron, on parle beaucoup de Jean-Luc Mélenchon, on attend la probable élection de Laurent Wauquiez, en décembre, à la tête du parti de droite, Les Républicains. Mais le Front national, lui, reste inaudible. Ce qu’explique dans le quotidien L’Opinion Jean-Daniel Lévy, directeur du Département politique & opinion d’Harris interactive: «Marine Le Pen est sortie du spectre. Quand on interroge les Français sur les personnalités politiques, ils nous parlent très peu d’elle».

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Moins de 10% des sondés, dans les études d’opinion, se disent aujourd’hui «proches» du FN. Le niveau de confiance des Français a baissé de 10% en six mois, avec un décrochage impressionnant dans le cœur de son électorat, chez les ouvriers (27% lui font confiance, ils étaient 49%) et chez les employés (28% contre 39%). Sa parole n’est plus attendue. Le 19 octobre, elle a crédité L’Emission politique de France 2 de son plus mauvais score (1,7 million de téléspectateurs), dans une période post-électorale où, de fait, l’intérêt pour la politique est moindre.

Plus personne ne pense sérieusement qu’elle puisse un jour conquérir l’Elysée. Et on dirait bien qu’elle est la première à l’avoir compris.

«Rendez-vous raté avec les Français»

Que s’est-il donc passé? Marine Le Pen a perdu l’élection présidentielle, certes. Elle a surtout raté son débat d’entre deux tours face à Emmanuel Macron. Six mois après, c’est toujours «le» sujet principal qui l’accompagne, dont elle doit se justifier et qui fait douter ses troupes. Elle l’a reconnu elle-même: elle a «raté un rendez-vous important avec les Français».

Pas assez sérieuse, maîtrisant mal ses dossiers, affichant un sourire ironique quand ce n’était pas un rire sans motif face à son adversaire, elle avait déçu jusqu’à ses plus proches soutiens. Ce soir-là, sa crédibilité présidentielle s’est effondrée. Plus personne ne pense sérieusement qu’elle puisse un jour conquérir l’Elysée. Et on dirait bien qu’elle est la première à l’avoir compris.

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Pour donner le change, elle a lancé une grande consultation des adhérents de son parti. Parmi les quelque 80 questions qui doivent leur être adressées dans les jours qui viennent, il y aura celle du nom: selon Marine Le Pen, le Front national, créé en 1972 par son père, Jean-Marie Le Pen, doit être rebaptisé. En interne, le débat est vif sur les avantages et inconvénients de modifier une marque qui a tout de même, en dix ans, fait progresser le parti de 18 à 33%.

Sortie de l’euro au rebut

S’il change de nom, le Front national ne s’appellera pas «Les Patriotes», qui a été dès le mois de mai préempté par Florian Philippot. C’est le second coup dur enregistré par Marine Le Pen: son numéro 2, son «bras droit», auquel elle semblait liée par une amitié fusionnelle, a claqué la porte le 21 septembre. Depuis, il ne mâche pas ses mots, affirmant tantôt que le FN est «un astre mort», tantôt que c’est «le Titanic», et estimant que Marine Le Pen a choisi de revenir aux fondamentaux du parti, la sécurité, l’identité et l’immigration, en laissant de côtés les questions de souveraineté. Florian Philippot a surtout, après le fameux débat, pris acte et tiré les conséquences de ce que sa candidate ne pouvait pas et peut-être ne voulait pas arriver au pouvoir.

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Troisième écueil pour la présidente du FN, qui remettra son mandat en jeu sans avoir d’adversaire lors d’un congrès les 10 et 11 mars 2018: l’euro. Depuis plusieurs années et pendant la campagne présidentielle, la sortie de l’euro était devenue l’alpha et l’oméga de son programme économique, la condition sine qua non de son application. Après le Brexit, elle avait même réclamé un «Frexit», mais on sait maintenant que les autres cadres du FN, Florian Philippot excepté, avaient peu apprécié cette initiative.

Les plus âgés, qui constituent les électeurs les plus réticents au vote FN, en ont eu peur; les autres n’ont pas été convaincus. «Il faudrait être sourd et aveugle», confie Marine Le Pen, pour ne pas comprendre que les Français n’en veulent pas. La question aux adhérents, sur ce sujet, sera la suivante: «Êtes-vous favorable à ce que la question monétaire ne soit plus présentée comme prioritaire?» Une manière de mettre au rebut la sortie de l’euro tout en gardant un discours général sur «les» souverainetés, loin derrière le retour en force du discours identitaire. Avant le prochain rendez-vous électoral, les Européennes de 2019, Marine Le Pen devra réussir un véritable numéro d’équilibriste.

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