On croirait un clin d’œil. C’est à la rue des Suisses, à Nanterre, au nord-ouest de Paris, entre des maisons individuelles proprettes, qu’est installé le siège du Front national (FN). Dans ce bâtiment moderne bleu et gris, qui n’annonce pas ses locataires en devanture, Jean-Marie Le Pen a fait jeudi ses derniers vœux à la presse, avant-dernier acte d’un parcours de 40 ans à la tête du FN. Il quittera la présidence du mouvement dans dix jours, lors du congrès de Tours des 15 et 16 janvier.

Deux candidats sont en lice pour lui succéder. Sa fille, Marine, qu’il soutient ouvertement, et Bruno Gollnisch, son vieux compagnon de route. La campagne interne est achevée et les pronostics donnent Marine Le Pen gagnante. Son père restera président d’honneur et distillera ses conseils. Il conservera aussi ses mandats de député européen et de conseiller régional.

Si les candidats, tous deux vice-présidents du FN, accompagnaient hier Jean-Marie Le Pen, Marine a focalisé toute l’attention. Parmi ses projets, si elle est élue, celui de «prendre des contacts et d’échanger avec un certain nombre de partis qui partagent les mêmes préoccupations» dans les pays d’Europe, telle l’UDC. Ni elle, ni Bruno Gollnisch, chargé des relations internationales au FN, n’ont pour l’instant tissé de liens avec des dirigeants du parti de la droite dure en Suisse. Mais la fille de Jean-Marie Le Pen rêve de rencontrer le conseiller national valaisan Oskar Freysinger, invité récemment aux «Assises contre l’islamisation de l’Europe» organisées à Paris par plusieurs groupements, dont certains d’extrême droite. Marine Le Pen n’y était pas. Mais elle loue «le courage» et la «liberté de parole» d’Oskar Freysinger.

L’avocate, divorcée, mère de trois enfants et eurodéputée est une admiratrice de la Suisse, du «bon sens» helvétique, de son «modèle démocratique» et surtout des droits populaires, initiative et référendum. Elle envie ces instruments qui permettent à la droite populiste de faire passer ses idées, notamment dans le domaine de la politique des étrangers.

«Depuis des années, le FN a inscrit dans son programme le référendum d’initiative populaire. Et je peux vous dire, lance-t-elle, que si nous demandions aux Français leur avis sur l’expulsion des criminels étrangers, nous aurions un résultat positif encore plus élevé qu’en Suisse.» Fin novembre, au lendemain de l’acceptation à 52,9% du texte de l’UDC, elle avait félicité les Suisses pour ce vote. Un an plus tôt, tandis que l’image du pays était largement écornée dans la presse internationale, Marine Le Pen avait salué l’initiative sur l’interdiction de la construction de nouveaux minarets, adoptée à 57,9%. Elle en profitait, suivant une rhétorique bien rodée, pour demander aux «élites de cesser de nier les aspirations et les craintes des peuples européens.»

Marine Le Pen dit regretter qu’en France «le patriotisme soit une tare». Et elle ne retire rien des propos tenus peu avant Noël, lorsqu’elle assimilait à une «occupation» du territoire les prières de rue des musulmans qui ne disposent pas de lieux de culte suffisamment grands. Un accroc dans sa tentative de dédiabolisation du FN? Non, rétorque-t-elle: «Je n’ai pas le goût du scandale obligatoire. Je défends mes convictions et j’aborde les problèmes.» Elle martèle son argument: «Des territoires de plus en plus nombreux échappent à la souveraineté nationale, cela ne peut pas durer.» Pour autant, la politicienne reste sur sa ligne de différenciation face à Bruno Gollnisch: «Nous avons une stratégie différente. Il veut voir revenir au sein du Front des groupes et des mouvements dissidents laissés au bord du chemin parce qu’ils expriment une radicalité nuisible. Pour ma part, je m’y oppose.»

Marine Le Pen défend également une ligne économique nettement moins libérale que son rival. «Il n’est pas pour la sortie de l’euro, moi si. Il est pour la retraite à 65 ans, moi non.» La position antimondialiste et protectionniste de la candidate à la présidence du FN, basée sur la préférence nationale, a été affûtée auprès des électeurs du Nord-Pas-de-Calais, où elle est conseillère régionale. Elle s’est aussi renforcée avec la crise.

Celle qui a été surnommée par les éditorialistes «Jean-Marine ou la peste blonde» est-elle plus modérée que son père? Elle répond en prenant la tangente: «Nous ne sommes pas de la même génération. Il est absurde de comparer un homme de 82 ans qui a vécu la guerre et une jeune femme de 42 ans» qui cherche à ouvrir un nouveau chapitre dans l’histoire du FN.