Ce dimanche, fidèle à ses habitudes, Marine Le Pen a glissé son bulletin de vote en tout début de matinée dans son fief de Hénin-Beaumont (Pas-de-Calais), à l’école Jean-Jacques Rousseau, avant de rejoindre Paris et le Pavillon d’Armenonville, dans le Bois de Boulogne, pour la soirée électorale de son parti. Si ses invités se disaient «stressés mais confiants» à 19h («les sondages, on a vu ce que ça donnait avec Mélenchon au premier tour, on n’y croit plus»), ils se projetaient tout de même dans l’idée de représenter un «contre-pouvoir» et «une opposition forte», nous ont assuré Kevin Courtois et Marion Latus, cadres du Rassemblement national (RN) de Poitiers dans la Vienne.

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Dans son très offensif discours de défaite, Marine Le Pen n’a pas dit autre chose. Elle voit en effet «une éclatante victoire» dans le fait que ses idées soient élevées «à un sommet pour un deuxième tour d’élection présidentielle». «Dans cette défaite je ne peux m’empêcher de sentir une forme d’espérance», un message envoyé par le peuple à l’Europe et aux élites, selon celle qui a affirmé vouloir poursuivre son «engagement pour la France et les Français avec l’énergie, la persévérance et l’affection que vous me connaissez». «Nous serons ceux qui ne transigerons pas avec vos intérêts», a-t-elle conclu, et «nous lançons dès ce soir la bataille des législatives avec tous ceux qui ont la nation au corps».

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A l’heure de la publication de cet article dimanche soir, Marine Le Pen réunissait 42% des voix selon les estimations des résultats, qui devraient être assez proches du résultat définitif attendu dans la nuit, et dont la validation définitive par le Conseil constitutionnel arrivera en milieu de semaine. Ce chiffre étant supérieur à celui de 2017 (33,90%) et surtout à celui de Jean-Marie Le Pen en 2002 (17,79%), la progression du Rassemblement National est notable. Par ailleurs, Marine Le Pen atteignait les 21,30% de voix au premier tour en 2017, et ne gagnait donc «que» 13 points – soit trois millions de voix – dans l’entre-deux-tours. Cette année, elle se dirige vers une progression de 19 points, puisqu’au premier tour, elle a réuni 23% des électeurs.

Un résultat qui pourrait cependant aussi être jugé décevant pour la candidate RN à l’issue d’une campagne qui s’est réveillée au lendemain du premier tour, quand Emmanuel Macron et les Français se sont rendus compte qu’elle était aux portes du pouvoir. Depuis le 10 avril et ses sondages alarmants, le président-candidat a été hyperactif pour rappeler le passif d’extrême droite de la candidate et de son programme. Les médias aussi ont pointé ces éléments, qu’il s’agisse de l’interdiction du port du voile dans l’espace public, des scénarios hasardeux de changement de Constitution ou de la préférence nationale dans les aides sociales, le logement et l’emploi. La question de l’europhobie des Le Pen a également été mise sur la table, malgré les multiples démentis de la candidate sur son envie de sortie de l’UE. Ainsi que son historique de proximité avec Vladimir Poutine et à son hostilité vis-à-vis de l’OTAN, elle qui a affirmé jusqu’au dernier jour dans son projet vouloir «sans crainte des sanctions américaines, rechercher une alliance avec la Russie sur certains sujets de fond».

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La principale question qui demeure est donc de savoir quel avenir réserve au Rassemblement national la progression des extrêmes dans cette campagne des colères. Le parti réussira-t-il à prendre le leadership de l’opposition, notamment dans le cadre des élections législatives qui vont suivre? On peut en douter, tant le système majoritaire en vigueur dans cette élection est défavorable aux partis clivants – Marine Le Pen l’a reconnu dimanche soir. Mais Kevin Courtois et Marion Latus, nos militants de Poitiers, y croient: «On a pas mal de territoires, dont la Vienne, qui votent RN et énormément de communes dans tout le pays.»

Même sentiment pour André Bonnet, candidat RN dans le Vaucluse, rencontré au grand meeting d’Avignon et recontacté ce dimanche soir. Lui qui s’était lancé dans le combat des législatives sans trop y croire pense désormais pouvoir être élu, tant le député sortant de sa circonscription, appartenant au parti de la droite traditionnelle Les Républicains, aura du mal à se défaire des boulets que sont le score catastrophique de Valérie Pécresse au premier tour et l’alliance de son parti avec Emmanuel Macron en perspective des législatives. Membre du RN septentenaire présent à la soirée électorale, Jean-Pierre est moins optimiste: «Il va falloir essayer de reprendre la main, mais si les gens ont voté Macron, ils vont continuer et on va voir les dégâts. L’ Union européenne c’est une catastrophe, les gens n’ont plus de quoi manger.»

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Ces élections de juin seront un vrai moment de vérité pour le Rassemblement national, dont la normalisation et la popularité ont été impressionnantes dans cette présidentielle mais dont les chances d’avoir assez de députés pour former un groupe à l’Assemblée nationale restent faibles. D’autant que les cadres du parti affirment qu’aucune alliance avec Reconquête, le mouvement d’Eric Zemmour, n’est envisagée.

Eric Zemmour a quant à lui appelé dimanche soir «le bloc national à s’unir» pour les législatives tout en taclant la candidate RN: «C’est la huitième fois que la défaite frappe le nom de Le Pen», a-il attaqué, en référence aux cinq candidatures malheureuses de Jean-Marie Le Pen, et aux trois de sa fille Marine. Il a promis d’être avec son parti «à la pointe du combat pour lutter pied à pied contre l’œuvre de déconstruction de la France» menée par Emmanuel Macron.

Compagnon de route de Jean-Marie Le Pen, ancien vice président du Front National, Bruno Gollnisch, que nous avons croisé à la soirée électoral de Marine Le Pen, se fait plus consensuel. Même si il a perdu en influence depuis quelques années, il est toujours membre du bureau national du RN. Et il nous dit qu’il a pensé à la base d’un programme commun avec des amis de Reconquête:

Sur un plan plus personnel, la question se pose donc aussi pour Marine Le Pen. Réussira-t-elle à incarner le leadership de la colère, elle qui essuie malgré tout son troisième échec présidentiel de suite, même si elle a largement progressé, autant sur le fond que sur la forme et sur le score? Eric Zemmour mais aussi sa propre nièce Marion Maréchal, ainsi que le très droitier Républicain Éric Ciotti sont d’ores et déjà dans les starting blocks pour la dépasser sur sa droite. A l’extrême gauche, Jean-Luc Mélenchon a lui aussi déjà abattu quelques cartes en appelant les déçus de la macronnie à l’«élire premier ministre» lors du troisième tour que représenteraient selon lui les législatives. Marine Le Pen avait répondu dans un entretien au Figaro en février que cette candidature était «a priori» sa dernière en cas de défaite. Son discours de dimanche soir laisse entendre le contraire.