Ancien directeur de Sciences Po Lille, Pierre Mathiot, 49 ans, est un universitaire engagé. Régulièrement interrogé par les médias, il s’alarme de l’affaissement des élites politiques locales, et des progrès régionaux du Front national. Avec un collectif de leaders d’opinion, il vient de lancer un «appel aux hommes et femmes de bonne volonté» qui a reçu plus de mille signatures.

Le Temps: Plusieurs sondages donnent aujourd’hui Marine Le Pen largement en tête dans la région au premier tour, puis victorieuse au second. Sont-ils crédibles?

Pierre Mathiot: L’élection régionale aura lieu au début décembre et d’ici là, des changements peuvent bien sûr intervenir. Mais pour l’heure, tous les indicateurs prévoient un score massif du Front national. Marine Le Pen n’a même pas besoin de descendre dans l’arène. Elle surfe sur la forte vague de mécontentement envers le parti socialiste au niveau national, et sur l’incapacité du PS local à défendre son bilan régional. Le candidat du PS, Pierre de Saintignon, proche collaborateur de la maire de Lille Martine Aubry, est considéré comme une personnalité sérieuse et crédible. Mais il n’a pas de notoriété médiatique et il ne parvient pas à dissocier les enjeux locaux des enjeux nationaux. Quant au candidat de la droite, Xavier Bertrand, il ne peut gagner, sur le papier, que si le PS se désiste en sa faveur au second tour.

Votre appel sonne comme un appel aux élites socialistes du Nord pour qu’elles se réveillent face au péril FN…

Le parti socialiste contrôle cette région depuis très longtemps. L’effet d’usure est maximal. Dans cette ambiance de repli sur soi généralisé engendré par la crise économique, son discours est d’autant plus inaudible que la politique suivie par le gouvernement de Manuel Valls est difficilement lisible, et contestée par de nombreux militants sur le terrain. Les logiques partisanes pèsent aussi très lourd à gauche. Renoncer à se présenter au premier tour, ou se désister au second, c’est perdre des élus pendant les six prochaines années. Tout cela mis ensemble m’amène à dire qu’il faudrait un alignement improbable des planètes pour stopper l’ascension de Marine Le Pen en Nord-Pas-de-Calais-Picardie.

L’ancrage local du FN semble payer. Est-ce vrai?

Oui. Dans le domaine universitaire par exemple, les candidats FN soutiennent le projet d’un pôle d’excellence que nous sommes en train de constituer. Ils ne sont plus dans la logique de contestation permanente qui était celle de Jean-Marie Le Pen. La marche sur Paris est programmée, et elle passe par une victoire régionale. Le FN peut aussi compter sur les règles électorales. le parti qui arrivera au second tour à atteindre au moins 34% des voix récoltera automatiquement la majorité absolue des sièges. Or aujourd’hui, les sondages donnent le Front à 35%… au premier tour.