Imaginez la scène pour un autre candidat à la présidentielle française. Une investigation solide, menée par l’office antifraude de l’Union européenne (OLAF), durant laquelle Marine Le Pen – qui dément – aurait avoué avoir employé de faux assistants (en fait, des gardes du corps ou des collaborateurs employés à d’autres fonctions en France) au service des 24 députés européens du FN. Une étreinte judiciaire illustrée par la mise en examen, mercredi, de la directrice de cabinet de la présidente du Front national pour «recel d’abus de confiance». Des soupçons répétés de financements illégaux pour les campagnes précédentes du FN, et des évidences sur les liens financiers directs entre ce parti et la Russie (prêts contractés auprès d’une banque russe aujourd’hui en difficulté financière).

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Difficile d’imaginer, dans une telle situation, une candidate au meilleur de sa forme politique. Or tel est pourtant le cas de Marine Le Pen qui présentera, ce jeudi, ses propositions… en matière de diplomatie et de défense. Avec, au cœur de son programme, la volonté d’une rupture immédiate avec l’Union européenne telle qu’on la connaît, prélude à l’abandon de l’euro et au retour de la «souveraineté monétaire» française.

En tête des sondages

Comparé à la campagne fragilisée de François Fillon toujours suspendu à l’enquête en cours sur le «Penelopegate» (dont on ne connaît pas, pour l’heure, les résultats), ce tableau laisse rêveur. Comment la présidente du Front national, dans le collimateur des médias, parvient-elle à caracoler encore en tête des sondages à soixante jours du premier tour de la présidentielle?

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Pourquoi le malaise des électeurs décrit par la presse dans le cas de François Fillon n’est-il pas vrai pour Marine Le Pen, dont l’ascension politique chaotique, au milieu de l’aréopage d’extrémistes purs et durs qui gravitaient autour de son père Jean-Marie, est fort bien raconté par le journaliste Olivier Beaumont dans «Dans l’enfer de Montretout», le livre qu’il vient de consacrer à la famille Le Pen?

La réponse tient en trois arguments, que la candidate FN va s’empresser de marteler ce soir, lors de la présentation de son programme international.

Dénoncer le «système»

Le premier est, à la manière de Donald Trump, sa capacité à se présenter constamment comme la victime des médias, de l’élite politique et du «système». Lequel «système» est évidemment incarné, selon elle, de façon caricaturale par le Parlement européen au sein duquel les députés FN frôlent souvent les records d’absentéisme.

Invitée mercredi soir sur TF1, la présidente du FN a ainsi commenté l’annonce d’une alliance entre François Bayrou et Emmanuel Macron d’un cinglant «C’est le retour de la vieille politique, des vieilles manœuvres d’appareils». Fermez le ban! Marine Le Pen, qui revient du Liban où elle était en début de semaine, estime qu’elle n’a pas à être comptable de règles… qu’elle dénonce. Sa stratégie est dès lors de profiter de l’affrontement pour bien montrer qu’elle tient tête au «système». Un peu à l’image de sa décision, au Liban, de refuser de porter le voile afin de rencontrer le Grand Mufti de Beyrouth alors que son entourage était évidemment prévenu. Rien de tel qu’une effraction prévue, balisée, assumée, pour faire ce «buzz» dans ces fameux médias qu’elle passe son temps à détester… tout en les courtisant.

Renverser la table communautaire

Le deuxième argument est beaucoup plus politiquement sérieux. Marine Le Pen veut renverser la table communautaire. Elle ne veut plus de l’euro, plus de l’UE (ou presque) et surtout plus de ces transferts budgétaires qui, selon elle, appauvrissent la France. Sa logique, et elle va le répéter ce jeudi, est celle du Brexit avec une volonté affichée: obtenir si elle est élue présidente le meilleur deal pour l’Hexagone.

Pourquoi, dès lors, se priver de profiter des subsides communautaires pour payer des employés du FN affectés à d’autres fonctions? De son point de vue, et du point de vue de ses électeurs, l’affaire est politiquement juteuse. Les Français n’ont pas envoyé siéger à Strasbourg et à Bruxelles 24 eurodéputés FN – la première délégation hexagonale – pour «jouer le jeu». Ils les ont élus pour perturber ce jeu et devenir les grains de sable pour enrayer la machine. Le piège est parfait: en détournant l’argent du parlement européen, Marine Le Pen tient, au fond, ses promesses électorales.

Se concentrer sur le terrain national

Un troisième argument explique pourquoi les bons sondages du FN ne sont, pour l’heure, pas affectés par ces affaires: l’international n’est jamais la priorité de l’élection présidentielle, même si le contexte mondial est aujourd’hui particulièrement explosif. C’est sur le terrain social et économique national que tout va se jouer pour Marine Le Pen, obligée de tenir compte dans sa campagne des deux visages du Front: celui de l’est et du nord, où son électorat est surtout populaire et défavorisé; celui du sud de la France, où son électorat est plus aisé, mais beaucoup plus traditionnel et conservateur.

Attention toutefois: ce qui ne joue pas au premier tour pourrait revenir en boomerang au second le 7 mai, lorsque la candidate du FN se retrouvera a priori face à un finaliste donné gagnant par les sondages. L’euro sera alors au centre du débat. Et l’euro, c’est l’Europe, donc Strasbourg, donc le Parlement européen.

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L’affaire des faux assistants parlementaires du FN présente peut être des dangers moindres à court terme pour la candidate qui peut en plus crier à la persécution bruxelloise. Mais lorsqu’il s’agira de justifier devant les Français l’abandon de la monnaie unique et tous les risques économiques qui vont avec, le manque de sérieux et d’éthique avec lesquels l’eurodéputée Marine Le Pen agit depuis des années dans les instances communautaires pourrait bien redevenir un boulet.