France

Marine Le Pen, une candidate déjà fatiguée du pouvoir

Jamais le Front national n’a été aussi proche du pouvoir. En tête des sondages pour la présidentielle, Marine Le Pen a réussi à intégrer l’extrême droite dans le paysage politique. Au prix d’une lutte épuisante pour empêcher son parti de se désagréger. Et ses élus de s’entretuer

Il suffit, pour les identifier, de regarder leur boutonnière. Depuis le lancement officiel de la campagne de Marine Le Pen, en février, cadres et militants du Front national ont troqué leurs traditionnels pin’s à flamme bleu-blanc-rouge pour la rose bleu marine de leur candidate fétiche. Pour le reste, rien de mieux que de s’asseoir, discret, à une table du Café Hoche, l’un des rendez-vous rituels de l’équipe présidentielle du FN, à deux pas de l’Arc de triomphe. Les discours lissés pour journalistes y volent vite en éclats. Les noms des élus frontistes trop récalcitrants, rétifs aux consignes parisiennes, sont rapidement couverts d’opprobre.

«Marine Le Pen a réécrit le discours de son père Jean-Marie dans un style modernisé, sécularisé, moins provocateur», réitère le politologue Pascal Perrineau, dont l’essai La France au Front (Ed. Fayard) est indispensable pour comprendre la mutation de l’extrême droite hexagonale. «Mais dès que les journalistes ou les experts quittent la salle, cette réécriture redevient ce qu’elle est: une façade. La dénonciation du péril étranger et de l’islam fondamentaliste reste son fonds de commerce.»

Aux côtés du «Menhir»

La réussite de la seconde fille de Jean-Marie et de Pierrette Le Pen est pourtant éclatante. Il suffit, pour s’en convaincre, de regarder le chemin parcouru par celle qui, jusqu’au milieu des années 90 (elle est née le 5 août 1968), se tenait à l’écart du marigot politique frontiste, tout en résidant à Montretout, la demeure familiale de Saint-Cloud, avec vue plongeante sur le quartier de la Défense. 1998-2017: entre la décision de Marine Le Pen de rejoindre le FN pour y militer aux côtés du «Menhir» – son patriarche de père abandonné alors par son bras droit, Bruno Mégret – et les sondages de l’élection présidentielle 2017, la performance politique est indéniable.

L’avocate de profession, formée sur les bancs très droitiers et identitaires de l’Université d’Assas, a par deux fois (en 2011 et 2015) figuré parmi les cent personnalités les plus influentes du magazine américain Time. Et rien, sur le plan électoral français, ne semble lui résister. Elue à la tête du FN en 2011 à Tours, à l’issue d’un congrès où elle terrasse l’historique député européen lyonnais Bruno Gollnisch, Marine Le Pen a depuis lors la baraka. Municipales, européennes, départementales, régionales… tous les scrutins, depuis les 17,9% des voix de la présidentielle de 2012, ont rendu incontournable sa formation.

«Marque de fabrique: la riposte judiciaire»

Pourquoi, alors, cette inquiétude qui semble poindre et cette fébrilité de l’avant-scrutin, perceptible le 4 avril, lors de l’algarade télévisée qui l’a opposée aux deux trotskistes de la présidentielle, Philippe Poutou et Nathalie Arthaud? La journaliste Marine Turchi y répond en partie dans son livre très informé, Marine est au courant de tout (Flammarion), coécrit avec Mathias Destal. «Elle et son équipe ne tolèrent les enquêtes que lorsqu’elles ne les concernent pas. Ils répondent rarement sur le fond des dossiers, leur marque de fabrique est la riposte judiciaire.» Normal, de la part d’un parti populiste entraîné à bousculer plus qu’à assumer?

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«Marine a un problème avec l’exercice du pouvoir, tranche un de ses ex-conseillers, désormais vilipendé par le FN. On se trompe lorsqu’on explique qu’elle est différente de son putschiste de père. Comme lui, elle n’aime pas gouverner.» Deux minutes suffisent avant que notre interlocuteur cite le nom de celui vers lequel tous les regards se tournent à dix jours du second tour, le 7 mai: le vice-président du parti, Florian Philippot, énarque, haut fonctionnaire, roué aux intrigues du pouvoir depuis ses débuts aux côtés du socialiste souverainiste Jean-Pierre Chevènement. «Mon diagnostic, c’est que Marine est déjà fatiguée du pouvoir, poursuit notre interlocuteur. Pas parce qu’elle ne le veut pas. Mais parce qu’elle a peur que son entourage l’exerce pour elle, en son nom.»

Des slogans et des variantes

Un indice ne trompe pas. Pour sa campagne actuelle, la candidate frontiste jongle entre les slogans. «Au nom du peuple» est sa devise officielle. «La France apaisée» est la formule des jours rassurants. «La France libre» lui permet de faire une OPA sur l’héritage de la Résistance, dont elle revendique ironiquement la filiation, pour sa défense d’un Etat social protecteur. Du populisme au gaullisme. Sans vergogne: «Il lui manque des certitudes, un corpus intellectuel propre, nous expliquait en 2015, interrogateur, l’ancien député européen Paul-Marie Coûteaux, qui lui présenta Florian Philippot. Marine est une noceuse, ne l’oubliez pas.»

Résultat: la réapparition régulière dans sa bouche de vieilles lunes révisionnistes, à l’image de ses propos sur la non-responsabilité de la France dans la rafle du Vél d’Hiv, qui frappa les juifs en 1942. Tel père…


Dans son ouvrage très documenté, Dans l’enfer de Montretout (Flammarion), Olivier Beaumont chronique la filiation que le divorce entre Marine et Jean-Marie, en 2015, n’a pas interrompue. Il raconte les frasques des trois sœurs Le Pen, mais aussi le drame personnel de Marine, frappée le plus durement par le départ de sa mère Pierrette qui, répudiée, décida de poser en 1987 pour le magazine Playboy. L’ombre du paternel demeure, paralysante, obsédante: «Elle est la cheffe incontestée du FN, mais pas son inspiratrice, reconnaît une élue frontiste des Alpes-Maritimes. Cette élection, c’est aussi un test.»

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La famille, chez les Le Pen, n’est jamais loin des urnes. Comment oublier, même s’il est désormais marginalisé, que le «Menhir» a fondé ce parti et l’a porté à bout de bras, entouré de compagnons d’armes volontiers nostalgiques du fascisme et des combats de l’Algérie française? Marine Le Pen n’a pas traversé pour rien, chaque jour ou presque jusqu’à son départ de Montretout en 2014, le grand hall de ce château où trône… un immense portrait de Jean-Marie Le Pen. Elle sait aussi que Florian Philippot, ce formidable bulldozer médiatique qui lui a fabriqué son programme et l’a présenté à tant d’experts, se verrait bien aussi en chef de clan d’une extrême droite française réinventée. Daniel Philippot, son père, s’est présenté sur la liste régionale FN dans les Hauts-de-France (ex-Nord-Pas-de-Calais-Picardie) et a été élu. Damien Philippot, son frère, ex-directeur d’études à l’institut de sondages IFOP, a intégré fin 2016 le QG de campagne de Marine, rue du Faubourg-Saint-Honoré. Et si la présidentielle accouchait, en cas de défaite, d’une guerre interne? L’avocat Gilbert Collard, député du Gard et fier d’avoir «le lien direct» avec Marine, s’en inquiète ouvertement.

L’héritage familial

Moment paradoxal. Désormais aux portes du pouvoir, bien placée pour faire débarquer le Front national en force à l’Assemblée nationale française à l’issue des législatives de juin (le FN compta 35 députés en 1986, après un scrutin tenu à la proportionnelle pour permettre au PS de François Mitterrand de limiter les dégâts), la candidate de l’extrême droite apparaît parfois prise de vertige. Quatorze dossiers sont en cours devant la justice. Le Parlement européen a déjà commencé à prélever sur les salaires des 24 eurodéputés frontistes les sommes détournées par l’emploi de vrais-faux assistants parlementaires. Les juges, que la candidate refuse de voir avant le scrutin, sont en embuscade.

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Marion Maréchal-Le Pen, 28 ans, fille de sa sœur Yann – qu’elle couva jadis comme une deuxième mère –, revendique elle aussi l’héritage familial. Pascal Perrineau: «La génération de Marine Le Pen, celle des quinquas, est celle de tous les abandons. La crise actuelle s’est déroulée sous leurs yeux. Son aptitude à s’ériger en porte-parole d’une population confrontée à des problèmes d’identité sociale, d’insertion professionnelle, de stabilité de l’emploi n’est pas si évidente.» Verdict aux antipodes pour Marion, née en décembre 1989: «Pour elle, tout est plus simple. Sa colère et son positionnement très identitaire, franchement catholique, sont ceux de son époque», poursuit l’universitaire.

Retour à Hénin-Beaumont

On peut aussi, pour ausculter Marine Le Pen et jauger ses chances électorales, regarder du côté d’Hénin-Beaumont, son fief électoral du Pas-de-Calais, dont l’un de ses protégés, Steeve Briois, a été élu maire en mars 2014. Commerçante au Shopping de Noyelles, l’un des centres commerciaux situés sur la commune, Suzanne attend le 23 avril, quand «Marine viendra voter» au premier tour. Pour lui dire quoi? «Qu’elle ne doit pas faire de compromis. Qu’elle doit continuer de nous défendre. Or on voit bien qu’elle aura tout le monde contre elle si elle accède à l’Elysée.» Impasse populiste. Entre 30% et 40% de la population française, en gros, n’est pas contre le programme étatiste et protectionniste du Front national, si l’on s’en tient aux dernières élections régionales. Moins de 30%, en revanche, souhaite abandonner l’euro.

A Hénin-Beaumont, Steeve Briois affirme avoir «remis la France en ordre», comme le promet Marine Le Pen. Mais où sont les nouvelles entreprises? Combien de familles issues de l’immigration ont quitté la commune? La mairie frontiste s’est imposée par plus de discipline, le doublement des effectifs de la police municipale, une redistribution des subventions, un clientélisme plus favorable aux seniors. Et ensuite? David Rachline, le jeune sénateur-maire de Fréjus et directeur de campagne, balaie la question d’une blague: «Essayer les élus FN, c’est les adopter. Essayons Marine à l’Elysée et les Français l’adopteront.» Comme si la présidence de la République était un banc d’essai.


Repères

Janvier 2011: Marine Le Pen est élue présidente du Front national. Son père, fondateur du parti en 1971, en devient président d’honneur.

Mai 2012: Totalise 6 421 426 voix, soit 17,9%, au premier tour de la présidentielle, en troisième position derrière François Hollande et Nicolas Sarkozy.

Juin 2012: Deux élus frontistes entrent à l’Assemblée nationale: Marion Maréchal-Le Pen (Vaucluse, benjamine du parlement à 22 ans) et Gilbert Collard (Gard).

Mars 2014: Le FN remporte treize mairies et obtient plus de mille conseillers municipaux. A Henin Beaumont (Pas de Calais), fief électoral de Marine Le Pen, Steeve Briois est élu dès le premier tour.

Juin 2014: Le Front national devient le premier parti de France. Il obtient 24 élus aux élections européennes et devance toutes les autres formations.

Novembre 2014: Réélue à la présidence du FN. Rompt avec son père Jean-Marie Le Pen en mai 2015, suite à de nouvelles déclarations révisionnistes de ce dernier sur la seconde guerre mondiale.

Mars 2015: Le FN obtient 26% des voix aux départementales.

Décembre 2015: Le FN atteint 28% des suffrages mais ne remporte aucun exécutif régional. Au premier tour, le parti d’extrême droite obtient 41% en Provence-Alpes Côte d’Azur.

Février 2017: Marine Le Pen lance sa campagne présidentielle. Slogan: «Au nom du peuple».

Dossier
La France en campagne

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