Au soulagement et à la joie ont succédé la polémique et la division. Jeudi dernier, Tony Blair pensait être sorti sans dommages de l'affaire des quinze marins de la Royal Navy capturés par l'Iran. Mais sa politique au Proche-Orient vient une nouvelle fois de lui jouer un mauvais tour.

L'affaire a rebondi durant le week-end pascal. La décision du ministère britannique de la Défense d'accepter que les 15 marins puissent donner des interviews payantes à la presse a suscité une indignation quasi générale en Grande-Bretagne.

Le quotidien The Independent a condamné un «système qui n'accorde que des indemnités proches de zéro pour quelqu'un tué en service commandé, mais autorise des prisonniers libérés à gagner plusieurs fois leur salaire annuel en racontant leur expérience».

«C'est un marché indigne», ont estimé les conservateurs. Le Parti libéral démocrate, lui, s'inquiétait de l'étalage public possible, induit par la décision du Ministère de la défense, d'informations sensibles. Toute la journée de lundi, la BBC a reçu de messages d'auditeurs consternés exprimant leur honte et leur dégoût.

La réputation des forces armées britanniques

Deux des marins capturés, le lieutenant de vaisseau Felix Carman et le capitaine de vaisseau Chris Air, ont affirmé qu'ils n'accepteraient pas d'argent pour leur récit. Mais deux de leurs compagnons d'infortune, Arthur Batchelor, 20 ans, et Faye Turney, la seule femme du groupe, ont déjà accordé des entretiens rémunérés aux tabloïds et à une chaîne de télévision privée. Faye Turney aurait touché la somme de 100 000 livres (240000 francs) pour son témoignage dans le quotidien TheSun.

L'armée britannique a été secouée par ces récits sensationnels, apparemment réécrits et gonflés par les spécialistes de la presse a grand tirage. Plusieurs hauts gradés ont publiquement exprimé leur désaccord. Dans une tribune publiée dans le quotidien conservateur The Times, l'ancien commandant des forces de l'ONU en Bosnie, le colonel Bob Steward, a estimé que cette affaire allait «entamer la réputation des forces armées britanniques dans le monde entier». Une autre figure de l'armée, Sir Richard Dannat, a demandé qu'à l'avenir, les membres de l'armée qui racontent leurs exploits à la presse en soient exclus. Le Ministère de la défense a bien tenté de rattraper le coup lundi en indiquant que ses services allaient revoir les règles et procédures qui encadrent le droit de parole publique au sein de l'armée. Mais à l'heure où il faisait cette promesse, le mal était fait.

Derrière cette affaire de gros sous, de devoir de réserve et de morale se dessine un nouveau revers pour la politique au Proche-Orient de Tony Blair. Un sujet très sensible, pour ne pas dire à vif, en Grande-Bretagne après les attentats du 7 juillet 2005 et la mort de plusieurs dizaines de soldats britanniques en Irak et en Afghanistan.

L'attaque de l'Américain John Bolton

Ironie du sort, c'est John Bolton, l'ex-ambassadeur américain auprès des Nations Unies à New York, qui a sans doute le mieux résumé ce nouveau revers de la diplomatie britannique dans un article publié hier par le Financial Times. «Contre toute attente, l'Iran est sorti deux fois vainqueur de cette crise: d'abord avec la provocation que constitue l'enlèvement des otages, puis par sa décision unilatérale de les libérer», a estimé ce diplomate républicain très proche de George Bush, dont Tony Blair est l'allié indéfectible.

Sur le plan intérieur, ce nouvel échec et cette nouvelle polémique vont sans doute faire encore plus de mal à un Parti travailliste en perte de vitesse. Pendant longtemps, le premier ministre a dominé de la tête et des épaules la vie politique de son pays en mordant sur l'électorat de droite tout en sachant préserver son électorat de gauche. Avec le temps, les conservateurs ont fini par regagner le terrain perdu et l'engagement britannique en Irak et en Afghanistan a fini par faire perdre à Tony Blair son électorat le plus à gauche.