portrait

Mario Monti, providentiel cardinal

L’ancien commissaire européen participera bientôt à son premier sommet de l’UE comme président du Conseil italien. Très respecté à Bruxelles, ce libéral est un homme de réseaux qui a toujours ménagé l’Allemagne. Sa calme détermination, éprouvée lorsqu’il négociait avec la Suisse, risque toutefois de buter sur les contradictions de l’Europe en crise

Une date résume la crédibilité européenne de Mario Monti. Le 10 mai 2010, le nouveau président du Conseil italien présente à Bruxelles son rapport sur l’approfondissement du marché intérieur qu’il a contribué à consolider, comme commissaire européen, entre 1994 et 2004. La matinée est tout, sauf printanière. Le ciel est plombé. Pire: il vient de tomber sur l’Europe.

Tard dans la nuit, les ministres des Finances des Vingt-Sept ont bouclé, après quatre mois de tergiversations, le premier plan de sauvetage de la Grèce de 110 milliards d’euros et accouché du Fonds européen de stabilité financière, l’EFSF, pour résister aux convulsions du marché de la dette souveraine. Convoquer la presse dans ces circonstances, pour parler des échanges commerciaux intra-européens, paraît surréaliste. Et pourtant: quelques heures à peine après s’être couchés, les correspondants bruxellois sont presque tous là. Pas question de rater Il Professore.

Son rapport sur le marché intérieur, commandé en octobre 2009 par le président de la Commission José Manuel Barroso, n’est ce jour-là qu’un prétexte. Mario Monti, grand commis de l’Europe, membre du groupe des sages sur l’avenir de l’UE, est interrogé sur la crise grecque, sur les hésitations d’Angela Merkel, sur l’absence de leadership au sommet de l’Union et, déjà, sur les affres du berlusconisme agonisant. L’homme, ton d’ecclésiastique et humour pince-sans-rire, se prête au jeu. Discours rodé. Bruxelles n’est pas pour rien demeuré le pré carré de celui qui préside alors la prestigieuse Université Bocconi, à Milan, où il étudia.

Mario Monti, 68 ans, oracle de l’Europe. Dans les couloirs de l’institut économique bruxellois Bruegel, qu’il a contribué à créer en 2005, après ses deux mandats de commissaire, la formule fait sourire. «Son avantage est d’être consulté par tous les décideurs communautaires», explique-t-on au sein de ce think tank dirigé par le Français Jean Pisani-Ferry. Bruegel, ou la méthode Monti à l’œuvre: subtile combinaison de fortes convictions, de pragmatisme et d’obstination. L’universitaire italien, grand catholique devant l’éternel, fidèle de la messe dominicale au point d’être surnommé le «cardinal», allie la rigueur libérale anglo-saxonne à la nécessité des compromis transalpins. Son volontarisme n’est pas à destination du public, mais à l’œuvre au sein de réseaux comme le très fermé club Bilderberg ou autres clubs d’affaires hyperéli­tistes.

«Monti? Le fils improbable de Jean Monnet et de l’ Economist », ironise Ferdinando Riccardi, le fondateur de l’Agence Europe à Bruxelles. Après son second mandat de commissaire, le géant de la finance Goldman Sachs ne s’y trompe d’ailleurs pas, et le recrute comme conseiller, pour son carnet d’adresses. Une fonction moins exposée que celle du nouveau patron de la Banque centrale européenne, Mario Draghi, un temps «associé» de Goldman.

«C’est simple: il est de tous les réseaux qui comptent», confirme l’ancien ambassadeur de Suisse auprès de l’UE Alexis Lautenberg qui, comme Tessinois, reconnaît se sentir «très proche» du Lombard Monti, natif de Varese, près de la frontière helvétique, et amoureux de l’Engadine, où il passe ses étés depuis des décennies.

Intéressant détour que celui de la Confédération pour comprendre Mario Monti. Le 2 mars 1999, en pleine débâcle de la Commission dirigée par le Luxembourgeois Jacques Santer – la démission du collège interviendra dans la foulée, plombée par la controverse autour de la commissaire française Edith Cresson –, le commissaire italien au Marché intérieur et à la Fiscalité rencontre à Berne Kaspar Villiger, ministre des Finances. Le contexte est rugueux. L’évasion fiscale, déjà, plombe la relation bilatérale.

Le Conseil fédéral apprécie cet interlocuteur qui a beaucoup œuvré pour l’accord bilatéral sur la libre circulation des personnes. Mais il craint celui que l’on surnomme, à Bruxelles, «le plus allemand des commissaires» – même si, francophone et anglophone, il ne parle pas la langue de Goethe – entouré de conseillers venus d’outre-Rhin et considéré proche de la City. Mario Monti n’est-il pas intime de deux poids lourds libéraux, très liés au lobby bancaire londonien et redoutés par la place financière suisse, l’ex-patron irlandais du GATT Peter Sutherland et le commissaire à la Concurrence Leon Brittan?

L’entrevue Villiger-Monti s’achève pourtant sur un «donnant-donnant» très pragmatique: la coexistence entre la retenue fiscale à la source, pratiquée en Suisse, et l’échange automatique d’informations défendu par la Commission. «Monti savait qu’au sein de l’UE il serait très difficile d’obtenir un accord unanime des Etats membres», se souvient un négociateur. Une version que l’intéressé nous confirmait encore en octobre dernier: «La Suisse et l’UE ont un intérêt commun. Il faut être ferme sur les règles, mais souple dans l’approche et surtout réaliste. La Confédération n’est pas une multinationale qui doit être punie. C’est un pays tiers incontournable que l’on doit associer.»

Successeur de Leon Brittan à la Concurrence pour son second mandat de commissaire en 1999 (nommé par le socialiste Massimo D’Alema, après avoir été désigné en 1995 par… Silvio Berlusconi) Mario Monti s’est surtout fait connaître à Bruxelles par ses bras de fer avec Microsoft et General Electric. Les couloirs de la Commission bruissent encore de son refus poli de laisser le tonitruant patron de GE, Jack Welsh, l’appeler d’emblée par son prénom. Epoque épique, lorsque le grand marché se construisait à la hussarde face aux conglomérats américains.

«Rigoureux en diable, poli et très tactique, voire énigmatique. Ce Monti-là fonctionnait à la suisse», lâche un de ses anciens conseillers. Sauf que plus de dix ans ont passé. L’Europe de 2011, défiée par les marchés financiers, n’est pas celle de 1999 toisée par Bill Gates. L’UE manque de soutien populaire. Les contraintes de l’euro décuplent les frustrations nationales. La puissance allemande divise. Le terrain bruxellois est miné pour «Super Mario»: «Sa force d’intellectuel introverti, sa grande netteté, est aussi son grand handicap, reconnaît l’eurodéputée libérale Sylvie Goulard. Il incarne parfois trop l’Europe d’en haut.»

Alexis Lautenberg, aujourd’hui conseiller du cabinet d’avocats américain Steptoe and Johnson, confirme: «Monti mène et séduit par son intellect. Il se contrôle totalement. Il dit les choses les plus dures de manière pacato, à la fois posée et tranchante.» Un CV de professeur ou d’arbitre. «Les Italiens vont-ils se sentir défendus à Bruxelles? Dès que l’état de grâce post-Berlusconi sera dissipé, la question va l’empoisonner», juge un journaliste de La Stampa.

Ceux qui connaissent le «cardinal» Monti redoutent en plus son point faible: son entêtement libéral, malgré ses convictions catholiques sociales affichées. «Il incarne la contradiction actuelle d’une Europe qui, si elle met en œuvre les réformes souhaitées par les marchés, sera de moins en moins capable de protéger ses citoyens», reconnaît un responsable de la Communauté catholique romaine Sant’Egidio, dont le fondateur, Andrea Riccardi, vient d’entrer au gouvernement comme ministre de la Coopération, chargé d’incarner la solidarité.

Confirmation du côté de Bruegel, son think tank: «Monti a toujours été frustré que le courant libéral n’ait pas eu de place dans l’Italie de l’après-guerre. Il est aussi plus habitué à être écouté qu’à écouter.» Or la Péninsule a besoin de reprendre confiance. «Le risque, c’est qu’il devienne l’instrument de la revanche post-Berlusconi des grands patrons du nord du pays, raconte un de ses anciens collaborateurs. Il n’était pas pour rien l’un des confidents de Gianni Agnelli, le patriarche de Fiat, décédé en 2003.»

Le Lombard, épris de normes et de règles, s’est fixé trois priorités: assainissement budgétaire, croissance et équité sociale. Saura-t-il toutefois être attentif aux innovations, compréhensif envers l’économie informelle, intransigeant face aux ­mafias? «Il est beaucoup trop intellectuellement autonome pour être l’homme de Bruxelles, nuance Alexis Lautenberg. Le problème est plutôt l’épuisement des élites italiennes et son manque d’assise politique propre, à un moment où il aura besoin du soutien le plus large.»

Rendez-vous au prochain sommet européen du 9 décembre. Ce jour-là, Mario Monti retrouvera sur un pied d’égalité les chefs d’Etat ou de gouvernement de l’UE qu’il conseillait hier. L’ex-membre de la commission Attali, chargée de réfléchir sur l’économie française en 2007, fera face à Nicolas Sarkozy. L’ex-commissaire européen qui mit tant d’ardeur «à comprendre l’Allemagne» durant ses dix années passées à Bruxelles devra convaincre Angela Merkel.

L’ex-rapporteur sur l’avenir du marché intérieur discutera d’égal à égal avec le président de la Commission, José Manuel Barroso. Un test pour ce condottiere, habile à se frayer jusque-là un chemin dans l’ombre entre Paris, Berlin et Londres. D’autant qu’il devra ménager son compatriote Mario Draghi, pressé par les Etats vulnérables d’impliquer davantage la BCE. Tout en négociant avec les dirigeants des nouveaux pays de l’UE qu’il connaît mal. Et en rassurant le très eurosceptique Britannique David Cameron, plus remonté que jamais contre tout transfert accru de souveraineté vers Bruxelles.

S’il réussit, ce connétable communautaire pourrait devenir, malgré son âge, un recours pour l’Union. Le président du Conseil européen, Herman Van Rompuy, achève en juin 2012 son premier mandat de deux ans et demi. La zone euro pourrait alors se doter d’un président à part entière. Sans parler, à partir de 2014, de la possibilité de plus en plus évoquée de fusionner le poste de président de la Commission et celui du Conseil. «Si Mario Monti réussit à remettre Rome sur les rails et à incarner, vis-à-vis des Allemands, la rigueur retrouvée de l’Europe du sud, l’UE lui déroulera le tapis rouge», prédit Giles Merritt, le patron de Friends of Europe, un autre think tank bruxellois.

De retour dans la capitale européenne, non pour conseiller mais pour agir, le «cardinal» est attendu au tournant. Et il le sait. Début octobre, à l’ouverture de la conférence annuelle de Friends of Europe, ses premiers mots sur l’intitulé audacieux de la table ronde – «Pour un projet Phénix européen» – furent ironiques. Listant les différentes initiatives du même nom recensées par Wikipédia, y compris certaines financées par la CIA américaine, Mario Monti amusa la galerie. «Plutôt que de faire renaître l’Europe de ses cendres, ironisait-il, mieux vaudrait d’abord éteindre l’incendie.» Il ne croyait pas si bien dire. Le voici maintenant pare-feu, entre Rome et Bruxelles.

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