Europe

Mario Monti: «Dans quelques années, l'UE ne sera peut-être plus là»

Selon Mario Monti, ancien commissaire européen et chef du gouvernement italien, l’Europe est menacée d’implosion. La fatigue démocratique laissera-t-elle le champ au retour de l’autoritarisme?

L’Europe est-elle menacée de désintégration? Le danger est cette fois-ci bien réel, estime Mario Monti. L’économiste et ancien commissaire européen, qui s’est toujours tenu à l’écart des étiquettes partisanes, dénonce la responsabilité des politiques.

Mario Monti est l’homme qui a rendu sa crédibilité à l’Italie après des années d’errance politique et économique sous la direction de Silvio Berlusconi. Son gouvernement technocratique (novembre 2011 à avril 2013) a lancé les réformes structurelles que Matteo Renzi a reprises à son compte.

Invité en début de semaine de l'Institut des hautes études internationales et du développement de Genève, il répond aux questions du Temps. Une lecture critique portée non pas par le désespoir, glisse-t-il à la fin de l’entretien, mais «pour inciter les politiques à regarder un peu plus loin».

Le Temps: L’Europe est-elle entrée dans une ère de désintégration?

Mario Monti: Le risque existe. Il était présent, dans une moindre mesure, dès le début des années 2000. Les signes en étaient par exemple le refus français et néerlandais de l’adoption du traité constitutionnel. A cette époque, en France en particulier, la raison clé du refus était le malaise vis-à-vis de la liberté de mouvement dans une Europe qui s’était élargie, selon eux, trop rapidement. C’était le syndrome du plombier polonais. Pour la première fois on observait une fatigue de l’intégration. La crise économique et financière, à partir de 2007, a accru les craintes au sein des populations et donc la nécessité d’être protégé par l’Etat. On observe dès lors un certain recul de l’intégration dans les faits. Depuis, deux grands facteurs de tension se sont ajoutés: la crise financière à l’intérieur de l’eurozone et la crise des réfugiés et des migrants. Dans les deux cas, il y a eu des réflexes de retour à la nation, au local, mais aussi, ce qui est néfaste pour l’intégration, de tensions entre le nord et le sud du continent. Il est bien possible que les forces de désintégration, dans la phase actuelle, l’emportent sur les forces d’intégration.

– Certains pays vont sortir de l’UE?

– Je ne crains pas tant la désintégration par séparation du type Grexit, la Grèce sortant de l’union monétaire, ou Brexit, le Royaume-Uni quittant l’Union européenne. L’un et l’autre sont assez peu probable. Je crains par contre une implosion, c’est-à-dire une situation où, un peu partout à travers l’Europe, se crée un écart entre les élites qui ont toujours porté le projet européen et une part toujours croissante de la population qui se méfie. Ma principale inquiétude est d’observer une modification du fonctionnement de nos systèmes politiques nationaux depuis plusieurs années. Et cela s’accélère. Les responsables politiques et les décisions politiques sont de plus inscrits dans le court terme. Dans un débat, il faut l’emporter en 10 à 15 secondes avec des slogans et non pas une longue argumentation de plus d’une minute… La première victime en est l’intégration européenne car c’est la notion la plus difficile à expliquer. Si on préconise la fermeture des frontières quand un pays perd des emplois à cause de son manque de compétitivité, on n'a pas besoin de plus de dix secondes car la solution est très simple. Si par contre on veut expliquer que dans l’histoire économique on a expérimenté à plusieurs reprises le protectionnisme, mais que ses effets indirects à long terme amènent ces pays au déclin, il faut plusieurs minutes.

– Qu’entendez-vous par implosion du système européen?

– C’est comme par temps de sécheresse, des craquements se forment entre les pays, les régions, à l’intérieur des pays. Même au niveau global, l’intégration est désormais en recul. Voyez l’Organisation mondiale du commerce, depuis quelques années elle est plutôt en repli qu’en expansion. On assiste à une phase de repli sur le national et le local accompagné d’un sentiment de rejet, voir d’hostilité envers la différence. On a des signes évidents de ce nationalisme, de ce populisme, y compris aux Etats-Unis. Mais pour nous, Européens, l’intégration est un enjeu beaucoup plus grand.

– Pourquoi.

– L’Union européenne n'est pas une fédération comme les Etats-Unis d'Amérique ou l'Allemagne, sans parler de la Suisse. L'intégration n'est pas encore consolidée, c'est un processus qui peut risquer la crise.

– Vous dites que la politique en est la principale cause. Qu’est-ce qui ne fonctionne plus dans nos démocraties?

– Il n’y a pas beaucoup de Denis de Rougemont. Lorsque les dirigeants politiques se plaignent du fait qu’il n’y a pas assez de politique en Europe, qu’ils dénoncent la bureaucratie, à quoi fait-on référence? Je ne crois pas que le désarroi sur l’Europe soit causé par le Parlement européen ou par la Commission européenne. Ce n’est pas dans ces institutions que se situe la crise. Ni dans ses règles. L'organe politique de l’Europe est le Conseil européen, qui prend (ou ne prend pas) les décisions les plus importantes. Ces vingt-huit chefs de gouvernement qui siègent presque une fois par mois à Bruxelles se présentent comme s’ils prenaient des décisions dans l’intérêt général de l’Europe. Mais à cause de cette évolution vers le court-termiste, le calendrier électoral, la publication du prochain sondage, il en ressort une cacophonie de 28 voix disparates, non pas en fonction d’intérêts nationaux – ce qui serait déjà regrettable – mais d’intérêts partisans. Il est très improbable que ces décisions soient à la hauteur des défis de l’Europe. Jusqu’il y a quelques années, les dirigeants des pays allaient à Bruxelles en apportant chacun leur brique à la construction de l’édifice. L’Europe était un investissement. Désormais, l’Europe est vue comme un bien de consommation. A présent, plutôt que d’apporter une brique à l’édifice, on s’empare des briques, on désintègre l’architecture, pour créer un consensus national. On entend dire qu’il faut retrouver une combinaison du type Kohl-Mitterand. Il n’y aura plus de Kohl, ni de Mitterrand avec ces systèmes politiques nationaux. Seule Mme Merkel est encore à mi-chemin.

– L’aspect le plus emblématique de cette rupture de solidarité européenne est la question des réfugiés. L’Europe qui s’était bâtie sur les ruines de la guerre après un vaste mouvement de réfugiés à l’échelle du continent, va-t-elle s’autodétruire sur cette même question des réfugiés?

– C’est paradoxal. Nous, les vieux Européens, les Européistes convaincus, nous disions toujours que les jeunes générations ne peuvent plus ressentir la même nécessité de l’Europe comme facteur d’élimination des guerres. Mais si les choses ne changent pas, on risque de regretter le temps où l'Union européenne fonctionnait car, hélas, dans quelques années elle ne sera peut-être plus là.

– Vous imaginez désormais la possibilité d’une disparition de l’UE?

– J’ai toujours cru que l’union européenne se construisait par les crises. J’ai vécu l’une des plus graves, celle de l’eurozone en 2011-2012. J’ai pu participer à la construction d’un système de gouvernance de l’eurozone bien mieux adapté que celui d’avant la crise: la supervision des finances publiques, l’union bancaire, l’évolution de la Banque centrale européenne, etc. J’ai toujours eu confiance dans la capacité collective de l’Europe à tirer les justes leçons des crises. Ce qui me rend aujourd’hui craintif, c’est que le mécanisme interne aux Etats membres, à savoir les processus politiques nationaux, ne joue plus pour la construction européenne, il s'est en quelque sorte «cassé». C’étaient les acteurs nationaux qui, dans les moments de véritables crises, trouvaient la force de regarder loin pour faire avancer l’Europe en renonçant à un petit morceau additionnel de souveraineté nationale.

– Les politiques économiques d’austérité n’ont-elles pas aussi une part de responsabilité dans la fracture entre les élites et les populations?

– Oui. Mais pas dans la mesure où certains pays du Sud le croient. Concentrons-nous sur l’austérité budgétaire. C’est quoi? Je suis citoyen d’un pays dans lequel avant qu’intervienne l’euro – les critères de Maastricht, le pacte de stabilité, autant d’instruments imparfaits, parfois odieux – le système politique créait année après année 10, 12, 15% de déficit du PIB sans même que ce soit l’objet d’un débat. Il y a un avantage à ces règles. A mon avis, on ne peut pas parler d’austérité, d’excès de frein, si la règle est que le budget de l’État doit être à l’équilibre, ou le budget structurel doit être de zéro. Toutefois, chaque année, on doit pouvoir admettre un déficit, mais dans la limite des investissements publics. Qu'un État s’endette pour faire de la consommation courante n'est pas acceptable, car ce serait mettre en jeu les ressources des générations futures. Mais je suis favorable à ce qu'un État s’endette pour financer des investissements publics de qualité – qui sont à définir. Là, j’ai un différent avec la pensée économique allemande et le gouvernement allemand qui rejettent le bien-fondé de cette distinction entre endettement de l’État pour des dépenses de consommation et endettement de l’État pour les dépenses d’investissement. Je ne souhaite pas en tant qu'Européen du Sud que l' «austérité» soit complètement éliminée si cela signifie que l'on revient aux largesses budgétaires qui ont causé tant de dégâts dans le passé. Mais je pense qu'aujourd'hui des politiques plus favorables à l’investissement public sont nécessaires. Le plan Juncker en est une au niveau européen. Mais les règles communautaires pour la discipline des finances nationales doivent permettre davantage d’investissements publics.

– Plus de souplesse, en sorte....

– Je dis toujours aux Allemands que leur constitution antérieure, qu'ils avaient essayé d'exporter en Europe lors des négociations de Maastricht, était la bonne. C'était la règle d'or qui stipulait: pas de déficit au-delà de l'investissement public. Ils n'ont pas réussi, les Français apparemment s'y sont opposés. Donc, on a eu les 3%. Ensuite les Allemands ont choisi de modifier leur constitution en introduisant le frein à l'endettement qui ne tient pas la route d'un point de vue de la logique. Je ne suis pas d’accord avec ceux qui exigent beaucoup plus de flexibilité. Dans une communauté, il faut des règles qui soient appliquées sans flexibilité exagérée, mais ces règles doivent être justes sur le plan de la logique économique. Et l’actuelle ne l’est pas.

– Comment s’explique l’incapacité de penser le politique dans le long terme? Est-ce dû aux évolutions technologiques?

– Il y a un écart croissant entre l’évolution de la réalité dans laquelle les vrais problèmes exigent des solutions à long terme et la capacité des systèmes politiques de voir le long terme, de ne pas se laisser dominer par le court terme.

– C’est la critique faite par les tenants de système autoritaire, comme en Chine, aux démocraties.

– Exactement. En ce moment, nous laissons année après année l’exclusivité des décisions du long terme aux Chinois. J’ai rencontré le président chinois à Pékin au mois d’octobre. Il avait deux horizons temporels: 2021, lorsque l’on célébrera d’une part le centième anniversaire de la fondation du parti communiste et d’autre part la fin du plan quinquennal actuel; et 2049 qui sera le 100e anniversaire de la République populaire. On peut être certain que si la démocratie que nous aimons tant ne trouve pas la façon de devenir un peu moins court-termiste, les populations vont alors embrasser des systèmes moins démocratiques et plus autoritaires, ce que je ne désire pas.

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