Le moins que l’on puisse dire, c’est que la politique néerlandaise est surprenante. Depuis les élections législatives du 17 mars, les Pays-Bas, monarchie parlementaire avec un système d’élections à scrutin proportionnel et des mandats de quatre ans, étaient privés d’un réel gouvernement. Le cabinet ministériel précédent (appelé Rutte III) demeurait aux manettes du pays en attendant un accord de coalition. Ce mercredi, soit 271 jours plus tard, voici un accord enfin trouvé – et l’austère premier ministre sortant Mark Rutte sûrement reconduit pour un quatrième mandat. «C’est normal, les gens en sont fans!» s’exclame Jasper, 28 ans, accoudé à son comptoir. Barman au De Blaffende Vis, café prisé du quartier du Jordaan, au sud-ouest d’Amsterdam, il soupire sur sa bière: «La politique ici, c’est toujours la même chose. La droite fait alliance et la gauche reste sur la touche…»

L’actualité lui donne raison. Ainsi, les quatre partis de la coalition précédente, VVD (parti de Mark Rutte, de centre-droit), D66 (Démocrates), CDA (chrétiens démocrates) et ChristenUnie (Chrétiens conservateurs) se sont accordés pour reformer une coalition majoritaire au parlement. «Pourquoi cette longue attente si l’on obtient exactement la même chose?», s’irrite Laurent Habbenhuis, 43 ans. Franco-Néerlandais, cet Amstellodamois tout juste papa ne cache pas son agacement. «Neuf mois pour se rendre compte qu’ils ne voulaient pas changer de partenaire pour la prochaine danse!»

Une certaine nonchalance

Dans les rues grises de la capitale des Pays-Bas, les avis divergent sur le renouvellement de cette coalition. Mark Rutte a perdu en popularité depuis le mois de janvier, lorsqu’un scandale sur de fausses accusations de fraude aux allocations touchant plus de 11 000 familles avait provoqué la démission du gouvernement. Mais cela ne l’a pas empêché de mener son parti à la tête des élections de mars (22% des voix, 34 sièges sur 150).

«C’est parfait», sourit Kasper, 31 ans, derrière ses lunettes rectangulaires. «Il faudrait que tout le monde vote VVD [le parti de Mark Rutte] et se détende.» Né à Rotterdam, ce directeur d’hôpital est fidèle au politicien depuis qu’il est en âge de se présenter aux urnes. «Nous sommes un des pays les plus riches du monde, et tout le monde se plaint», conclut-il, l’œil malicieux.

Les Pays-Bas sont au quatrième rang de l’Union européenne en ce qui concerne le PIB par habitant (qui s’élevait en 2019 à 59 686 dollars en parité de pouvoir d’achat) et sont en effet réputés pour leur puissance économique: Rotterdam est le premier port d’Europe, et Unilever et Heineken sont des fleurons nationaux. «Or pour les Néerlandais, si l’économie va, tout va», explique Caatje, 55 ans. Cette ancienne infirmière au sourire ravageur est un tantinet agacée. Elle n’a pas voté VVD et ne comprend pas que les Néerlandais s’intéressent si peu à la politique. Pour elle, ils ont peur du changement. «En tant que belle-fille d’un premier ministre néerlandais quand j’avais 20 ans, je suis un peu mieux renseignée que la moyenne, mais tout de même…» Laurent corrobore: «Pour la plupart de nos concitoyens, tant que tout va bien à la maison, il n’y a pas de motif de s’inquiéter de ce qui se passe dans notre pays.»

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Un surnom bientôt dépassé?

Personne ne doutait donc réellement de la reconduite du premier ministre à la tête du gouvernement. Surnommé «Mark Téflon» (matière anti-adhésive utilisée pour la fabrication de poêles et imperméables) par les Néerlandais, il est connu pour son habileté à se glisser hors des scandales.

Cependant, pour la première fois depuis mars 2020, 57% de la population n’a plus confiance dans les directives gouvernementales, selon un récent sondage d’I&O Research. «Ce sera le principal défi du prochain gouvernement et de Mark Rutte», atteste David Bos, politologue de l’Université d’Amsterdam. «Et le premier ministre n’est pas sorti indemne de tous les scandales et de la politique cacophonique des mesures contre la pandémie. Il en ressort affaibli.» Reste à savoir comment Mark Rutte compte composer ces quatre prochaines années et s’il envisage un changement de carrière par la suite ou si son surnom continuera de lui coller à la peau.

Caatje et Laurent, eux, ne se font plus d’illusions à son propos. Pour eux, Mark Rutte n’a plus sa place au gouvernement. Et ils souhaitent de tout cœur voir la gauche et les écologistes gagner du terrain en 2025. «Le centre-gauche plus que les socialistes», précise Laurent qui conclut, amusé: «Je reste Néerlandais: je vote pour mes idéaux, mais aussi dans le sens de mon portemonnaie.»