Dans les travées de l’Assemblée nationale, les députés-vétérans de la Macronie ont aujourd’hui cessé de rire. «Au début, on a tous cru qu’elle ne résisterait pas à la pression de son administration, confie un ex-élu socialiste, rallié de la première heure au parti présidentiel La République en marche, avant de prendre ses distances au fil du quinquennat. C’était une erreur. Marlène a le don de ne pas mener les combats qu’elle pourrait perdre. Elle joue en fond de cours et renvoie la balle. En se disant qu’un jour le président lui donnera de toute façon raison.».

Redresseuse de torts

Ces rires, Marlène Schiappa a, de toute façon, choisi de ne pas les entendre. Lorsqu’elle débarque en politique nationale, nommée secrétaire d’Etat à l’Egalité homme-femme dans le tout premier gouvernement constitué par le tandem Emmanuel Macron-Edouard Philippe, cette communicante-née, obsédée par le contrôle de son image, sait bien qu’elle est un alibi. «Elle ne se voit pas comme une porte-parole. Plutôt une redresseuse de torts. Elle jauge chaque sujet comme une «affaire» à prendre pour consolider son influence», nous expliquait l’année dernière l’ancienne ministre socialiste de la Justice Christiane Taubira, invitée comme sa cadette de l’émission télévisée Au tableau en 2018, face à des écoliers chargés de les passer au gril devant les caméras.

Même impression face à quelques correspondants étrangers, dont celui du Temps, au printemps 2019. La secrétaire d’Etat s’occupe alors de la partie «féministe» du sommet du G7 de Biarritz, prévu au mois d’août suivant. La voici devant nous, à égrener des initiatives dont Macron, Trump et autres parleront à peine lors de leurs débats dans la station balnéaire basque: «Si les femmes s’étaient arrêtées dans leurs revendications parce qu’elles faisaient sourire, nous n’aurions rien obtenu, se justifie-t-elle alors, pour défendre ses propositions insérées au sein de la déclaration finale du G7 de Biarritz. Les féministes comme moi n’ont pas d’autre choix que la ténacité.»

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Tenir tête

Retour à ses écrits de jeunesse. En 2014, Marlène Schiappa a 32 ans lorsqu’elle publie son premier roman: Pas plus de quatre heures de sommeil. Sa plume est calée sur celle de son blog «Maman travaille», chronique quotidienne des tourments maternels, entre contraintes professionnelles et nécessités éducatives. Le résultat? Un récit taillé sur mesure pour des femmes du même âge, avec ce qu’il faut de clichés et de formules enlevées. Avec l’idée, bien ancrée chez elle, selon laquelle la lutte pour l’égalité n’est pas qu’une affaire de rapport de force. C’est aussi une question de mots, d’attitudes, de capacité à tenir tête à l’aspect masculin du pouvoir.

Question, donc, de communication et d’accès à l’information: «Les femmes ont depuis des années engrangé de nouveaux droits. Problème: beaucoup les ignorent. Si on ne les clame pas, on se retrouve au point de départ avec des hommes qui s’empressent de tirer le rideau», nous raconte-t-elle. Sa collaboration avec l’agence de communication Euro RSCG, première expérience professionnelle après des études à la Sorbonne et à Grenoble, lui a inculqué le sens des priorités médiatiques: «Marlène aime le mot citoyenne parce qu’il rime avec bataille», juge-t-on dans l’entourage de l’animateur de télévision Laurent Ruquier, qui l’a récemment invitée pour dialoguer autour de la loi controversée sur la sécurité globale. Cette politicienne qui tenta de s’établir au Mans, tout en écrivant sous le manteau des romans érotiques, sait que les meilleures étreintes, dans la vie publique, sont celles qui parviennent à durer.

Mieux vaut, dès lors, avoir une boussole pour affronter les tempêtes qui déferlent sur les ministères. Or la sienne a un nom: Emmanuel Macron. Si le président français n’avait pas déjà une sœur cadette – Estelle, née en 1982, la même année que la ministre – Marlène Schiappa pourrait la remplacer. Pas un jour sans que cette passionnée des messages sur portable – via Telegram de préférence – s’enquière de l’avis du «patron» sur les sujets dont elle a désormais la charge au Ministère de l’intérieur: migrants, citoyenneté, lien social entre la police et la population. Elle sait que les journalistes la voient, aux côtés du ministre de l’Intérieur Gérald Darmanin, comme le «chien de garde» présidentiel. Ou plutôt comme la rapporteuse en chef. D’où son relatif silence actuel. «Elle existe à rebours, dans l’ombre de Darmanin, juge une ministre. Elle tisse ses réseaux avec les femmes policières, de plus en plus nombreuses au sein des forces de l’ordre. Elle attend le moment du ras-le-bol pour intervenir. Elle aime cueillir les fruits mûrs.»

Citoyenne armée

Pour comprendre l’état d’esprit guerrier et langoureux de Marlène Schiappa, deux de ses livres sont les meilleurs sésames. Osez l’amour des rondes (Ed. La Musardine) propose à ses lectrices «d’assumer fièrement leur corps», ce qu’elle met en actes lorsqu’elle joue, tout sourire, devant les caméras. Où sont les violeurs?, publié en 2017 aux Editions de l’Aube, est l’antithèse de cette invitation à la douceur. Le viol y est décortiqué, analysé, mais aussi vu sous ses différents angles, y compris celui des hommes potentiellement victimes. L’opportunité ouverte par la vague #MeToo lui a profité, mais elle sait par son père, historien trotskiste avec lequel elle n’a cessé de batailler, que le pouvoir est une drogue dure qu’il faut savoir doser. Les citoyennes sont armées. L’essentiel est de patienter. Jusqu’à la victoire.


Profil

Novembre 1982 Naissance à Paris.

2004-2007 Collabore à l’agence de communication Euro RSCG.

2008 Lance son blog «Maman travaille».

Mars 2014 Candidate au Mans (Sarthe) sur la liste du maire PS sortant.

Septembre 2014 Premier roman, «Pas plus de quatre heures de sommeil» (Stock).

Novembre 2016 Intègre l’équipe de campagne d’Emmanuel Macron

Mai 2017 Secrétaire d’Etat chargée de l’Egalité entre les femmes et les hommes.

Juillet 2020 Ministre déléguée chargée de la Citoyenneté.