La mer était calme et plus aucun migrant ne tentait mercredi soir d'atteindre à la nage l'enclave espagnole de Ceuta. Depuis lundi, 5 600 (sur les 8 000 personnes arrivées) ont déjà été expulsés vers le Maroc, selon un chiffre actualisé en début d'après-midi par la préfecture de Ceuta.

La peur s’est installée dans les rues de Ceuta, cette enclave espagnole qui, en moins de deux jours, a reçu l’afflux de 8000 migrants – un record historique – venus à la nage en provenance du Maroc voisin. Des centaines de jeunes Marocains y déambulent, sans trop savoir que faire, de nombreux commerçants ont fermé boutique, de crainte de se faire dévaliser et le président de cette ville autonome de 85 000 habitants, Jesus Vivas, agite le spectre d’une «invasion». Pendant ce temps, le gouvernement socialiste de Pedro Sanchez, pour qui la situation est grave au point de «menacer l’intégrité territoriale» du pays, a recouru aux grands moyens sécuritaires: aux 1100 policiers permanents se sont joints pour l’occasion 200 autres agents, ainsi que 1500 militaires. Ces derniers surveillent tout particulièrement les plages de Ceuta, où sont déployés des tanks afin de surveiller les entrées des migrants.

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Cette crise migratoire inonde les médias espagnols du fait de son caractère exceptionnel. Jamais autant de personnes n’avaient accédé au sol espagnol de manière illégale. Le dernier record remonte aux 7 et 8 novembre dernier lorsque 2200 migrants venus du littoral africain débarquaient dans l’île canarienne de Gran Canaria. Cette «avalanche humaine» a pu se produire à Ceuta car, depuis la nuit de dimanche à lundi, les autorités marocaines ont subitement relâché toute surveillance à Fnideq, la ville frontalière.

Une hospitalisation décriée

Si Rabat a agi de la sorte, c’est pour des motifs éminemment politiques. «En réalité, souligne José Ignacio Torreblanca, expert en relations internationales, il s’agit moins d’une crise migratoire que d’un conflit diplomatique entre les deux pays. Le Maroc, en ouvrant le robinet des entrées, exerce une pression maximale sur l’Espagne.» Pour le royaume chérifien, la hache de guerre a été déterrée à la mi-avril lorsque ses services de renseignement apprennent que le leader du Front Polisario, Brahim Ghali, est hospitalisé sous une fausse identité à Logroño, en Espagne, atteint par le Covid-19. Rabat voit rouge: le Front Polisario est son ennemi juré car ce mouvement réclame depuis longtemps un référendum d’autodétermination sur le Sahara occidental, ancienne colonie espagnole semi-désertique située au nord de la Mauritanie et occupée depuis 1976 par le Maroc.

Au nom des «droits du peuple sahraoui», et soutenu par l’Algérie, le Front Polisario contrôle une partie désolée du Sahara occidental, à l’est d’une frontière férocement défendue par l’armée marocaine. Rabat réclame l’annexion pure et simple de ce territoire dans son ensemble et accepte, tout au plus, l’octroi d’une autonomie très réduite. Madrid a beau invoquer «des motifs humanitaires» pour justifier l’hospitalisation du leader sahraoui Brahim Ghali, le Maroc y voit une «provocation injustifiable».

Le 28 avril, après avoir averti que ce geste «aurait des conséquences» sur les relations bilatérales, par nature compliquées, le Maroc relâche une première fois la surveillance des plages de Fnideq, ce qui permet à 128 personnes de rejoindre Ceuta à la nage. Voyant que Madrid ne cédait pas, Rabat a ouvert plus largement les vannes sécuritaires dimanche soir, donnant lieu à cette arrivée impressionnante de 8000 migrants, pour l’immense majorité des Marocains, dont des mineurs, des femmes et même de très jeunes enfants.

«Chair à canon»

«Rabat a utilisé de manière éhontée ses propres ressortissants comme chair à canon dans sa bataille diplomatique avec Madrid», souligne l’analyste Emilia Landaluce. Le royaume est d’autant plus offensif sur la question du Sahara occidental depuis la reconnaissance, en décembre dernier, de sa souveraineté sur ce territoire par l’administration américaine sortante. Donald Trump avait obtenu en échange la normalisation des relations entre le Maroc et Israël.

«De son côté, Pedro Sanchez a très mal géré cette crise en ne prévoyant pas de telles représailles.» Pour beaucoup d’observateurs, il est toutefois très peu probable que Madrid, favorable à une négociation entre Rabat et le Front Polisario dans le cadre onusien, modifie sa position. D’autant que la plupart des Espagnols éprouvent une forte sympathie pour la cause sahraouie. Pendant ce temps, à Ceuta, les forces de l’ordre tentent de rapatrier le plus grand nombre possible des 8000 migrants, en vertu d’un accord datant de 1992. Plus délicat est le cas des 1500 mineurs, dont tout retour au pays doit être accompagné de leur assentiment.