Maghreb

Le Maroc, l’autre gendarme contre l’immigration vers l’Europe

Alors que l’attention européenne se focalise sur les traversées depuis la Libye, les routes de la migration se réorientent vers l’Espagne. Les gardes-côtes marocains ont tiré mardi sur un bateau de migrants

Les fronts de la lutte contre l’immigration bougent. Ce n’est plus en passant par la Libye que la majorité des migrants tentent la traversée de la Méditerranée mais depuis le Maroc. Cette voie de la Méditerranée occidentale apporte aussi son lot de drames. Mardi, la marine marocaine a tiré sur un zodiac rapide, parce qu’il «refusait d’obtempérer», selon la version officielle.

Une jeune Marocaine de 22 ans a été tuée et trois autres candidats à l’exil ont été blessés, dont l’un gravement, rapporte l’Association marocaine des droits humains, qui leur a rendu visite à l’hôpital. Les quatre victimes étaient marocaines. Le pilote du bateau, un Espagnol, a été arrêté, ainsi que deux complices opérant à Tanger, indiquaient les autorités mercredi.

L’attrait de l’Espagne

Selon les chiffres du Haut-Commissariat pour les réfugiés (HCR), l’Espagne a enregistré 36 000 arrivées sur ses côtes depuis janvier 2018, contre 22 000 pour toute l’année 2017. Ces tendances sont corroborées par Frontex, l’agence de contrôle des frontières européennes. Si les débarquements sur le continent ont diminué de 40%, les traversées vers l’Espagne ont doublé.

«On assiste à une réorientation des routes migratoires vers le détroit de Gibraltar, confirme Vincent Cochetel, envoyé spécial du HCR pour la Méditerranée. Pour l’instant, cela concerne surtout les Africains de l’Ouest. Pour eux, il est plus court, meilleur marché et moins dangereux de passer par le Maroc plutôt que par la Libye. Les passeurs l’ont bien compris.»

Les Marocains sont aussi de plus en plus nombreux à tenter leur chance vers l’Espagne. Depuis le début de l’année, ils comptent pour 15% des traversées du détroit de Gibraltar. Ils sont, selon le HCR, le troisième contingent le plus important après les Guinéens et les Maliens.

«On veut partir»

Le week-end dernier, la presse du royaume s’est fait l’écho de rassemblements de centaines de jeunes Marocains sur plusieurs plages de la région de Tanger, attirés par une hypothétique traversée gratuite vers l’Espagne, des promesses propagées par les réseaux sociaux et une vidéo montrant des Marocains embarquant à bord d’un zodiac aux puissants moteurs. Selon les médias marocains, la foule réclamait «l’immigration gratuite». «Tout le monde veut partir. Ouvrez-nous la route et laissez-nous passer. Ici, il n’y a pas de travail pour nous. On veut partir», déclarait un jeune.

Ce même week-end, la marine marocaine disait avoir déjoué une tentative d’émigration clandestine. Les passeurs se seraient approchés d’une plage près de Tétouan, où s’étaient réunis des candidats à la traversée. Mais le bateau a dû fuir au large, échappant aux gardes-côtes marocains. Deux jours plus tard, ces derniers ouvraient le feu. «Des citoyens marocains sont tués de sang-froid parce qu’ils veulent juste quitter ce pays des disparités sociales, de la pauvreté et de la répression», s’indigne l’Association marocaine des droits humains.

«Levier politique»

Cette intervention musclée signale-t-elle un tour de vis du Maroc? «Le royaume a toujours utilisé la migration vers l’Europe comme un levier politique pour obtenir satisfaction sur d’autres dossiers, comme sur les droits de pêche», fait remarquer un observateur qui souhaite garder l’anonymat. Il semble que le Maroc est aujourd’hui davantage enclin à coopérer avec les Européens et à endiguer les départs vers les côtes espagnoles. Depuis la fin du mois d’août, Rabat accepte de reprendre les migrants qui ont réussi à franchir les barrières des enclaves espagnoles de Ceuta et Melilla. Il fait aussi valoir qu’il a intercepté 54 000 migrants en mer en 2018.

«Le Maroc fait figure de bon élève dans le contrôle des flux migratoires», confirme Jean-Louis Arcand, professeur d’économie et spécialiste du Maghreb à l’Institut de hautes études internationales et de développement (IHEID). Le gouvernement est mieux à même de gérer ses frontières que la fragile Tunisie, sans parler de la Libye, consumée par les combats entre milices. «Mais le Maroc n’est pas en mesure de reconduire à la frontière les clandestins africains, poursuit-il. Il manque pour cela une volonté politique. Car le Maroc ne veut pas compromettre ses bonnes relations avec ses partenaires africains, alors qu’il souhaiterait intégrer la communauté économique des Etats de l’Afrique de l’Ouest (Cedeao).»

A défaut d’expulsions, les migrants africains interceptés par les Marocains sont arrêtés, puis déplacés manu militari dans le sud du Maroc, aux portes du désert. D’où ils reviendront vers la Méditerranée pour tenter une nouvelle fois leur chance.

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