Dans la salle de presse du Palais des Nations, il y avait peu de journalistes jeudi après-midi. La délégation marocaine venue à Genève exposer les efforts entrepris par le royaume chérifien en matière de droits de l'homme était en revanche impressionnante. Motif de cette opération: le 9 mai prochain a lieu à New York l'élection du nouveau Conseil des droits de l'homme. Depuis quelques semaines, la campagne électorale pour siéger dans l'organe qui remplacera la Commission des droits de l'homme désormais enterrée, bat son plein; 64 candidatures pour les 47 sièges disponibles ont déjà été publiquement déposées.

«Le Maroc a examiné les graves violations des droits de l'homme entre 1956 et 1999. Des violations qui allaient de la disparition forcée à la détention arbitraire en passant par l'usage disproportionné de la force lors d'émeutes. Nous avons établi un rapport de six volumes que nous avons adressé au roi (ndlr: Mohammed VI) et qu'il a accepté.» Pour montrer que l'Etat marocain tient compte des minorités ethniques et linguistiques, Mohamed Abdelhay El Moudden, ancien membre de l'Instance d'équité et de réconciliation créée par le roi en 2004, souligne que le rapport sera traduit dans «les autres langues du pays». Il est convaincu que si les recommandations qu'il contient sont appliquées, son pays va s'orienter vers un système efficace de séparation des pouvoirs.

La délégation marocaine qui promeut la candidature du pays au Conseil des droits de l'homme comprend une organisation non gouvernementale, mais aussi le Conseil consultatif des droits de l'homme, une institution étatique. Sa détermination est renforcée par l'engagement formel du Royaume exprimé dans son dossier de candidature à promouvoir les droits humains et libertés fondamentales, «noyau des priorités nationales et internationales». Le dossier précise aussi que le Maroc «a dès le début soutenu activement la création du Conseil des droits de l'homme».

Membre du Conseil consultatif, Latifa Jbabdi s'exprime avec un ton décidé, mais pas exempt d'émotion. Elle a été elle-même une victime de violation des droits humains. A 15 ans, en 1970, elle a été mise en prison. Sa famille ne savait pas si elle était vivante ou non. «Comme femme, ma détention a été difficile. Je n'avais pas droit à des serviettes hygiéniques et étais contrainte de rester dans mon sang des mois durant. De plus, j'étais habitée par la peur de subir des violences sexuelles.»

Aujourd'hui, Latifa Jbabdi est persuadée que son pays est entré dans un processus irréversible de démocratisation. Selon elle, les femmes ont joué un rôle majeur dans l'avènement des droits humains au Maroc: «Ce sont elles qui ont dénoncé en premier les violences. Elles n'ont longtemps pas pu exprimer leurs souffrances. Elles étaient doublement victimes: des violations commises par l'Etat et de la répudiation de la société empreinte de culture patriarcale. Mais elles ont pu s'approprier la parole et s'adresser à l'ensemble de la société marocaine à travers la radio et la télévision, une véritable catharsis.»

Les avancées en matière de droits de l'homme dans le royaume chérifien se sont faites il est vrai sans coup d'Etat ou rupture radicale de régime. Mais le pays a encore du chemin à parcourir. Membre du Conseil consultatif, Amina Lemrini en convient: «Nous devons ouvrir un vaste chantier: former les juges, les policiers, les responsables de prisons et les fonctionnaires et se familiariser avec les normes des droits humains. Nous devons sensibiliser un large public et toutes les jeunes générations.» Et Latifa Jbabdi d'insister: «L'islam et les droits humains ne sont pas contradictoires en vertu de l'Ijtihad.»

Malgré les progrès, la délégation marocaine a surtout parlé des violations des droits humains avant 1999. Avant l'accession de Mohammed VI au trône. A en croire le rapport mondial 2005 de Human Rights Watch, la situation du Maroc est contrastée. D'un côté, un travail important a été fait, mais de l'autre, l'organisation relève des cas inquiétants. Ainsi, parmi les extrémistes islamistes présumés arrêtés après les attentats de Casablanca en 2003, plusieurs ont été graciés, mais d'autres croupissaient encore en prison à la fin 2005 et ont été torturés. Certains d'entre eux, condamnés à mort, attendaient encore leur sentence, même si la peine de mort n'a plus été appliquée depuis 1993. De plus, le Maroc est l'un des pays du Moyen-Orient et du Maghreb qui recourt le plus au travail des enfants: 11% des enfants entre 7 et 14 ans travaillent. Quant à la justice, elle manque encore singulièrement d'indépendance.