Il donne rendez-vous au Café de la presse, au centre de Casablanca. On le trouve attablé devant une assiette de bleu et de camembert, une Marquise au bec. Karim Boukhari, 43 ans, vient d’être nommé directeur de publication de TelQuel, après en avoir été le rédacteur en chef. Depuis la fermeture du Journal hebdomadaire il y a un an, la publication incarne seule une certaine liberté de ton dans les médias francophones. Si le dernier numéro titre «Ça ne fait que commencer…», référence aux manifestations qui se sont multipliées en une semaine, le précédent préconisait «La Révolution… avec lui», à savoir avec le roi Mohammed VI. Pas très revendicatif, mais en phase avec ce que pensent un grand nombre de Marocains.

«Je ne suis pas monarchiste, mais je ne suis pas non plus contre le roi, confie le journaliste dans une volute de fumée. Il y a des pays développés qui fonctionnent sur ce modèle et qui s’en sortent très bien. Dans certains cas, un roi peut aussi être un élément fédérateur, ou un arbitre. Cela dit, nous appelons à une révolution avec lui, ce qui est loin de signifier une révolution derrière lui.»

En clair, Sa Majesté peut rester, mais il serait bon qu’elle se réforme. Mohammed VI cumule les pouvoirs politiques et économiques. «C’est lui qui gouverne, le parlement et les ministres sont fantomatiques. Un nouveau parti – Authenticité et Modernité – a été créé par le bras droit du souverain il y a deux ans; il rafle toutes les élections locales. Cela rappelle les années 1960, quand Hassan II lançait des formations champignons pour contrecarrer l’opposition. Au niveau économique, le roi est également l’acteur majeur, via toutes ses entreprises. C’est malsain.»

En avalant ses keftas, Karim Boukhari souligne que les manifestations actuelles tiennent davantage d’un sentiment diffus d’injustice et de malaise que des chiffres du chômage ou du prix du pain. A une déception aussi. L’arrivée au pouvoir du monarque, en 1999, a soulevé des espoirs immenses, après les quatre décennies de règne d’Hassan II et ses années de plomb. Et de fait, les débuts furent prometteurs: opposants graciés, création de l’«instance Equité et réconciliation», réforme du code de la famille… «Depuis 2006-2007, on a l’impression que ça n’avance plus et même qu’il y a des retours en arrière, regrette le directeur de TelQuel. Des journalistes ont par exemple été emprisonnés, des publications fermées.»

Mais ce sont bien les révolutions voisines qui ont exacerbé ce contexte marocain, déjà générateur de colère et de frustration. Pour Boukhari, l’existence d’une Oumma (sorte de nation arabe) fait que les revendications ne peuvent qu’aller croissant, une contestation dans un pays en réveillant une autre un peu plus loin et les partis politiques bientôt forcés à se positionner. «Les gens se sentent concernés par ce qui se passe à côté. Il a fallu cette crise pour que l’on se souvienne que les pays arabes forment un tout, estime le Casablancais. A cela s’ajoutent des motifs de contagion plus basiques. Maintenant que Ben Ali a été renversé, les autres peuples ne veulent pas passer pour la femme du monde arabe.» Un cliché circulant dans la région confère en effet aux Tunisiens la réputation d’être les plus lâches du coin.