Le rendez-vous est donné devant un petit local à l’angle de deux rues passantes de Casablanca. Au-dessus de l’entrée, on devine l’inscription «Coiffure Dames». Hamid* scrute les environs, méfiant, puis fait signe d’entrer par une autre porte. Il faut traverser un long couloir sombre pour se retrouver dans la pièce de 25 m2 aux murs rose dragée. Les fauteuils vissés au carrelage sont vides. Les sèche-cheveux sont éteints. C’est à l’intérieur d’une minuscule cabine d’épilation que Hamid a installé son matériel.

Ce matin, une cliente se fait teindre les racines, le visage mangé par un masque en tissu blanc. «Je m’éloigne de la vitrine car les flics passent par là pour vérifier que les établissements sont bien fermés. J’ai l’impression de dealer de la drogue, mais je ne fais que couper des cheveux», s’exaspère le coiffeur de 42 ans, dont le salon est fermé depuis plus de deux mois.

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Le Maroc, relativement épargné par la pandémie avec 7697 cas de contamination au 29 mai, dont 202 décès et 5223 rémissions, a instauré le 20 mars un état d’urgence sanitaire drastique. Malgré une situation sanitaire stable, le gouvernement a décidé de prolonger le confinement jusqu’au 10 juin. La décision a eu l’effet d’une bombe dans le pays, où seules les entreprises jugées «essentielles» sont autorisées à exercer. Comme les salons de coiffure, quelque 134 000 entreprises ont été mises à l’arrêt. «Au début, nous avons respecté les consignes, tout le monde avait peur. Mais au bout d’un moment, c’est une question de survie. Si on ne travaille pas, on meurt», tranche-t-il.

«Je suis devenu un coiffeur clandestin»

Début mai, Hamid a décidé de reprendre le travail, au risque de se voir infliger une peine de 1 à 3 mois de prison. Partout à travers le royaume, les forces de l’ordre ont été massivement déployées pour faire respecter les mesures strictes de confinement et de port obligatoire du masque. «Une fois, le caïd (agent d’autorité du quartier) m’a surpris et m’a confisqué mes sèche-cheveux. Il a fini par me laisser tranquille car lui-même touche des pots-de-vin pour autoriser un chantier à se poursuivre malgré le confinement, raconte le coiffeur. Vous vous rendez compte du monde dans lequel on vit: je suis devenu un coiffeur clandestin!» Le père de trois enfants, à court de trésorerie, assure ne pas avoir le choix. «J’ai deux loyers à payer, des charges et les frais de scolarité de l’école privée parce qu’au Maroc plus personne n’ose envoyer ses enfants dans le public.»

Les aides versées par l’Etat marocain grâce aux subventions d’un fonds spécial d’urgence ne tiennent pas compte des travailleurs indépendants et des très petites entreprises dont les salariés ne sont pas déclarés. «Soit la majorité d’entre elles! s’agace Abdellah El Fergui, président de la Confédération marocaine des TPE-PME. Je ne comprends pas pourquoi le gouvernement n’a pas pris en compte ce facteur. Les petites entreprises au Maroc ne déclarent pas leurs salariés et une grande partie de leur chiffre d’affaires est dans l’informel. C’est la structure typique de la TPE marocaine, qui représente 90% des entreprises du pays.» Bien que des indemnités aient été prévues pour les travailleurs informels, 59% n’ont toujours pas reçu les aides publiques, selon une récente enquête du Haut-Commissariat au plan, tandis que 72% des bénéficiaires les jugent insuffisantes. «Ils n’ont pas de quoi subvenir à leurs besoins, de quoi nourrir leur famille. C’en est trop», déplore Abdellah El Fergui.

Ventes en catimini

A Casablanca, le poumon économique du pays, avec 5 millions d’habitants, ils sont nombreux à reprendre discrètement le travail. Il suffit d’arpenter les ruelles tortueuses de ses quartiers populaires, où la densité de population est très forte, pour croiser des petits commerçants remontant leurs étals ou des vendeurs ambulants de fruits et légumes se disputant le parvis. Au centre-ville, des grands magasins, le rideau fermé, font quelques ventes en catimini. Les esthéticiennes, femmes de ménage, traiteurs, ouvriers ou encore les kinésithérapeutes se rendent désormais à domicile pour réaliser leurs prestations. «Le gouvernement prolonge le confinement et en même temps ils nous disent de reprendre le travail. Il faut se mettre d’accord!» peste un dentiste dont le cabinet est à l’arrêt depuis le 20 mars.

Au lendemain de l’annonce du prolongement du confinement, le ministre de l’Economie Mohamed Benchaaboun a en effet créé la confusion en appelant les entreprises «à reprendre leurs activités» dès le 25 mai, arguant que le confinement fera perdre 80 milliards de dirhams (plus de 7,8 milliards de francs) au Maroc, dont le PIB avoisine 119 milliards de dollars. Mais la priorité des autorités, dont la gestion de crise a été qualifiée d’exemplaire au début de l’épidémie, est de limiter les risques de contagion.

85 000 interpellations

Avec seulement 12 000 médecins pour 36,5 millions d’habitants et des infrastructures sanitaires défaillantes, le système de santé publique est rudement mis à l’épreuve. Sachant que la majorité des contaminations est due à des foyers industriels, notamment à Casablanca, les responsables au Ministère de la santé craignent une saturation dans les hôpitaux. «Moi, ce qui me fait peur, insiste Abdellah El Fergui, c’est que les travailleurs en aient ras le bol et sortent dans la rue pour se confronter aux forces de l’ordre.» Fin avril, une responsable des Nations unies alertait déjà sur les risques d’une «culture de lockdown toxique» au Maroc, alors que
85 000 personnes avaient été interpellées pour non-respect des mesures du confinement.

* Le prénom a été modifié.