C'est l'affront de trop. Les sifflets qui ont perturbé la Marseillaise mardi soir, lors du match amical France-Tunisie, ont soulevé une indignation sans précédent dans l'Hexagone, où la relation avec les anciennes colonies d'Afrique du Nord reste à fleur de peau.

Nicolas Sarkozy a qualifié l'incident de «scandaleux». Son gouvernement a promis d'interrompre tout match de football où la Marseillaise serait sifflée. La justice a été saisie d'une procédure pour «outrage à l'hymne national». Les perturbateurs, qui pourraient être identifiés grâce aux caméras de surveillance, risquent une interdiction de stade. Le secrétaire d'Etat aux Sports, Bernard Laporte, a demandé que les équipes du Maghreb francophone - Tunisie, Algérie et Maroc - ne puissent plus jouer à Paris. «Comme ça, le public sera privé de son équipe», a-t-il précisé. Selon plusieurs témoignages, la moitié au moins des 72000 spectateurs présents mardi soir soutenait la Tunisie.

Sentiments troubles

La France avait déjà été huée à domicile lors de précédentes rencontres face à l'Algérie et au Maroc. Le fait que les joueurs des deux équipes se soient mélangés au moment des hymnes n'a pas empêché le match contre la Tunisie de connaître le même sort. Les origines tunisiennes du joueur français Atem ben Arfa et de la chanteuse Lââm, qui a interprété la Marseillaise, ont même fait redoubler les sifflets.

Cet épisode ramène à la surface des sentiments troubles, où se mêlent passé colonial et tensions liées à une intégration défaillante. Les commentaires xénophobes - «il faudrait renvoyer chez eux ces immigrés qui ne respecteront jamais notre pays» - se sont multipliés sur Internet. Du côté de certains jeunes maghrébins, «le ressentiment persiste, parce qu'il y a une expérience de vie en France qui est difficile, commente le sociologue Didier Lapeyronnie. Un mépris qui découle de la colonisation, du moins le perçoivent-ils comme ça. Dans les quartiers que j'ai étudiés pour mon livre*, les gens distinguent les «francisés» et des autres.»

Un demi-siècle après les indépendances, «les relations France-Maghreb restent coloniales dans l'esprit de beaucoup de gens, rappelle l'historien Benjamin Stora. Si les choses ne sont pas réparées, avec le temps, elles s'aggravent.»

* Ghetto urbain,Robert Laffont, 2008