Il est un peu plus de 8h jeudi matin, au pied de l'emblématique tour Montparnasse à Paris, et l'habituelle fourmilière de 56 étages est étrangement calme: comme ailleurs en France, la grève contre la réforme des retraites a ralenti toute activité. «C'est beaucoup plus calme que d'habitude», constate un agent de sécurité de la tour, venu travailler à pied depuis Malakoff, au sud-ouest de Paris.

Pour ce jeudi noir de grève, annoncé depuis des semaines, beaucoup ont opté pour le vélo. «Je l'ai sorti de ma cave hier soir», raconte amusée Elisabeth, une cadre de 50 ans, qui a traversé la moitié de la capitale pour aller travailler. Aux quatre coins du pays, en pleine heure de pointe, les gares sont quasi désertes. A Lille-Flandres, aux alentours de 8h, règne une atmosphère de dimanche, le premier train pour Paris est annoncé à 15h10.

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Johanna, une lycéenne de 18 ans, attend patiemment sur un banc un train pour aller en cours. «La grève, c'est un peu perturbant pour tout le monde, ça met le chaos partout», regrette-t-elle. D'autres sont plus enthousiastes. «Je suis pour la grève, mais je suis seule avec deux enfants, donc je ne peux pas me permettre de perdre un jour de salaire, malheureusement», dit Cindy, employée d'administration à Lille.

Vers des grèves illimitées à la RATP et à la SNCF

Dans les principales gares parisiennes, c'est calme plat: peu de voyageurs et des commerces fermés. Pas moins de 90% des TGV et 80% des TER étaient annulés jeudi, et 10 lignes du métro parisien fermées. Des grèves illimitées ont d'ores et déjà été prévues à la RATP et à la SNCF. Les syndicats ont annoncé que la grève à la RATP était reconduite «jusqu'à lundi».

A Marseille, la gare routière est bloquée par des grévistes. «Le gouvernement a fait renforcer les lignes de bus, mais on leur montre qu'on s'adapte. Ils peuvent faire ce qu'ils veulent, on est là», déclare Julien, délégué syndical à la Régie des transports de Marseille (RTM).

La moitié des classes fermées dans le primaire

A l'heure où retentit la sonnerie des écoles, de nombreux établissements restent dépeuplés quand ils ne sont pas fermés. Le ministre de l'Education nationale, qui avait tenté la veille de calmer le jeu, reconnaît l'ampleur du mouvement. «On ne peut pas nier que c'est une assez forte mobilisation», a déclaré Jean-Michel Blanquer sur France 2. Son ministère a recensé 51,1% de grévistes dans le primaire.

Jour de congé, nounou, grands-parents, les parents d'élèves ont dû s'organiser comme à Saint-Genouph, petite ville à l'est de Tours, où l'école a dû s'adapter. «On ne reçoit que les primaires, car les deux instituteurs de maternelle font grève», explique une agent d'animation de l'école.

A l'école des Courtillets à Hédé-Bazouges, à environ 20 km de Rennes, un service minimum est bien prévu mais ce sont les élèves qui se font rares. «C'est désert, jamais vu aussi peu de monde», relève un papa en déposant ses enfants.

Les dockers du Havre se rallient au mouvement

Des «gilets jaunes», qui se sont raccrochés au mouvement, ont repris du service dès le début de matinée. A Rouen, sur le «rond-point des vaches», un des bastions du mouvement, entre 200 et 250 manifestants sont rapidement délogés par la police à coups de grenades lacrymogènes.

Au Havre, syndicalistes et «gilets jaunes» se partagent les ronds-points. «Nous sommes 400 à 500 à bloquer le rond-point de la porte océane contre la réforme des retraites mais on dénonce aussi toutes les réformes qui portent atteinte à la protection sociale», déclare à l'AFP Sandrine Gérard secrétaire de l'union locale CGT du Havre. Le port aussi est touché par le mouvement, les dockers ayant décidé de rallier le mouvement.

Et la grève touche jusqu'à la Corse: depuis 7h du matin, la salle de commande de la centrale électrique de Lucciana (Haute-Corse) est bloquée par des grévistes, sans toutefois provoquer de coupure de courant. Du côté de la justice, le Conseil national des barreaux a voté une journée «justice morte» pour les avocats dans toute la France, sous le mot d'ordre «retraite plus chère = justice précaire». Des rassemblements ont lieu devant les palais de justice, notamment à Alès et Douai.

De nombreux sites touristiques fermés

«Nous avons vu qu'il y avait une grève aux infos, mais ce qui nous marque c'est toute la présence policière, on ne voit pas ça au Canada», s'étonne Lisa, une touriste canadienne qui a dû renoncer à visiter la Tour Eiffel, fermée au public à cause de la grève.

Déception aussi pour la famille Galarza, venue de New York, qui a trouvé portes closes à l'Arc de Triomphe. Au Louvre, certains salles sont exceptionnellement fermées et sur l'esplanade du musée habituellement bondée, seule une dizaine de touristes se prennent en photo devant la pyramide. Près de 250 rassemblements et manifestations sont prévus dans le pays et plusieurs d'entre eux à Lyon, Bordeaux, Rennes ou Marseille ont commencé dans la matinée.

A Paris, la manifestation doit partir de la gare de l'Est à 14h pour rejoindre Nation et certaines mairies d'Ile-de-France ont affrété des cars pour rejoindre la manifestation parisienne.

Les autorités, qui s'attendent à la présence de «quelque centaines» de «black blocs» et de «gilets jaunes radicaux» dans le cortège, ont prévu un imposant dispositif avec notamment 6000 membres des forces de l'ordre dans la capitale. «Si les manifestants se concentrent sur leur message, il n'y a aucune raison de casser quoi que ce soit», philosophe Tarik Boubekeur, gérant d'une boulangerie située sur le parcours de la manifestation.