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A Marseille, l’effondrement et la colère

L’effondrement de trois immeubles en mauvais état du quartier de Noailles, à proximité du Vieux-Port de Marseille, relance la colère des habitants de la cité phocéenne contre l’abandon de leur ville

Les blessures de Marseille sont désormais à vif. Alors qu’un premier corps a été retrouvé ce mardi matin dans les décombres des trois immeubles effondrés la veille en plein centre-ville et que cinq à neuf autres personnes sont portées disparues, la population de la cité phocéenne affiche sa colère. Toute la nuit, les équipes de secours se sont relayées autour des carcasses des trois immeubles effondrés dans le quartier de Noailles, au 63-65 et 67 rue d’Aubagne, où le premier bâtiment est tombé lundi.

Désaffecté de longue date, l’immeuble en question était propriété de la municipalité qui promettait depuis longtemps sa réhabilitation. Le site d’informations locales Marsactu en avait fait en 2017 le lieu emblématique d’une enquête fouillée sur le délabrement du centre-ville de la cité portuaire et sur l’abandon littéral de certaines de ses rues – naguère considérées comme emblématiques de ce port ouvert sur la Méditerranée et les anciennes colonies françaises.

Les habitants affluent

La colère des Marseillais, qui ont afflué toute la journée dans ce quartier proche du Vieux-Port et à proximité de l’opéra, vient s’ajouter au ras-le-bol souvent entendu dans la ville, où les grèves régulières des éboueurs et le manque d’entretien sont régulièrement dénoncés. Les malversations au niveau de l’attribution des permis de construire et des réhabilitations d’immeubles désaffectés ou insalubres ont souvent fait l’objet d’articles dans la presse locale.

Dans un livre publié en 2012, Marseille mafias, ce que personne n’ose dire, l’auteur José d’Arrigo expliquait comment les organisations criminelles tiennent une partie du marché de l’immobilier dans les quartiers délabrés du centre-ville, promis à de fortes hausses des prix une fois les rénovations promises achevées.

Une accélération depuis cinq ans

Depuis cinq ans, la rénovation de la cité s’est accélérée avec l’aide de l’Etat, symbolisée par l’ouverture du Mucem, le Musée des civilisations de l’Europe et de la Méditerranée, et par la rénovation des docks de la Joliette, anciens entrepôts douaniers face à la mer. Preuve de la nouvelle vitalité de la métropole, l’architecte Jean Nouvel a livré en juillet dernier l’un de ses derniers chantiers, une tour sur les quais d’Arenc, non loin du quartier général de l’armateur CMA CGM, signée par l’architecte britannique Zaha Hadid.

Mais pour les habitants de la ville, et en particulier ceux du Ier arrondissement – dont Jean-Luc Mélenchon est l’un des députés depuis juin 2017 –, ces chantiers médiatisés ne sont qu’une façade. Ils cachent un délabrement organisé de rues entières, soit squattées, soit mises sous la coupe réglée de propriétaires peu scrupuleux. La pauvreté de ces quartiers, et leur désertification commerciale, est l’arrière-plan de ces grandes manœuvres: en mars dernier, Marsactu titrait: «Marseille, ville pauvre ou ville de pauvres?»

La difficile succession de Jean-Claude Gaudin

Impossible enfin de dissocier cet effondrement de trois immeubles de la succession difficile de Jean-Claude Gaudin à la mairie de Marseille. Le maire de droite, âgé de 79 ans, règne sur la ville depuis 1995, soit plus de vingt ans. Son départ annoncé aux municipales de 2020 a enclenché une guerre de tranchées entre candidats rivaux digne de la série télévisée Marseille sur Netflix, dans laquelle Gérard Depardieu incarnait un édile fort inspiré de l’actuel locataire de l’Hôtel de Ville.

Autour de la série: Marseille, ville d’images et de politique

Marseille, façade de la France vers le sud laissée à l’abandon? Le symbole de ces trois effondrements est en tout cas très fort. Et ils sont survenus, ultime coïncidence dramatique, alors que le président français, Emmanuel Macron, poursuit cette semaine une «itinérance» dans l’est et le nord de la France, centrée autour de la mémoire de la Grande Guerre et de l’armistice du 11 novembre 1918. Des années affreuses pour le pays, mais qui permirent l’envol économique de Marseille, port colonial par excellence devenu ensuite le royaume de la pègre dans l’entre-deux-guerres.


Un reportage en 2016: Quand la Cité radieuse irradie Marseille

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