Catalogne

Marta Rovira: «Lorsque j’étais à Barcelone, je vivais dans une prison intérieure»

Arrivée fin mars en Suisse, l’indépendantiste catalane Marta Rovira explique les raisons de son départ d’Espagne et de son établissement à Genève

L'ancienne députée, secrétaire générale de la Gauche républicaine de Catalogne (ERC), nous reçoit dans les bureaux de son défenseur, Me Jean-Marc Carnicé, ancien bâtonnier de l’Ordre des Avocats de Genève. Vêtue d’un tailleur noir, visiblement affectée, elle revient sur ses choix.

Le Temps: Pourquoi avez-vous choisi la Suisse?

Marta Rovira: Je suis venue en Suisse pour me protéger d’une persécution politique contre ma personne et ma famille. Si j’étais encore en Espagne, je serais derrière les barreaux en ce moment. J’ai assisté à la mésaventure de mon collègue Oriol Junqueras, qui est en prison depuis plus de quatre mois. Tous ceux qui ont été convoqués en même temps que moi par le Tribunal suprême à Madrid le 23 mars dernier ont été emprisonnés. Voyez Carme Forcadell, ancienne présidente du parlement catalan, Raül Romeva, ancien membre du gouvernement et Jordi Turull, opportunément incarcéré alors qu’il était candidat à la présidence de la Catalogne. Je ne peux pas faire l’objet d’un procès juste et équitable en Espagne. La situation était déjà tendue et elle s’est aggravée depuis que le ministre de l’Intérieur et la police ont qualifié d’actes terroristes les manifestations, de ces derniers jours, des partisans de l’indépendance suite à l’incarcération de cinq autres leaders indépendantistes. Cette semaine, huit manifestants ont été arrêtés.

Le reste de l'Europe considère toujours l'Espagne comme une démocratie...

Aujourd’hui, en Espagne, on poursuit pénalement des rappeurs qui expriment leurs opinions, des internautes sur Twitter qui critiquent la monarchie. On n’agit pas comme cela dans une vraie démocratie. Il y a quelques semaines, lors d’une exposition d’art, Arco à Madrid, un artiste a exposé une série de portraits de prisonniers politiques de tout type, dont des Catalans. Cela a fait un scandale et son exposition a été censurée.

Certains estiment que votre départ affaiblit la cause de l'indépendance.

Chacun a pris ses décisions de façon personnelle. Je ne pouvais pas risquer de rester entre vingt et trente ans en prison pour des infractions que je n’ai pas commises alors que ma fille a à peine 7 ans. Lorsque j’étais à Barcelone, je vivais dans une prison intérieure, j’étais constamment suivie dans la rue par la police, je faisais l’objet de pressions et de menaces, notamment de certains médias mais pas seulement. Je ne pouvais plus exprimer mes opinions politiques librement au risque d’être poursuivie pénalement de manière infondée. C’était très éprouvant. Ma fille en souffrait également puisqu’elle me demandait chaque jour de faire attention lorsque je sortais dans la rue. Elle s’inquiétait pour moi et n’était pas dupe malgré son jeune âge. Aujourd'hui, je suis beaucoup plus utile en étant libre.

Pensez-vous qu'il sera possible de dialoguer avec l'Etat espagnol dans un avenir proche?

Cela fait dix ans qu’on essaie d’établir un dialogue. Mais quel que soit le gouvernement en place, que ce soient les socialistes ou le Parti populaire, cela n’a rien changé. Aujourd’hui, au lieu de s’asseoir autour d’une table pour discuter, tout se passe devant un tribunal pénal. Au lieu d’apporter une réponse politique à un problème politique, l’Etat espagnol réprime et n’amène aucune solution.

Comment faire pour limiter les tensions qui règnent en ce moment au sein de la société catalane?

En ce moment, 80% des Catalans s’entendent sur une chose: l’organisation d’un référendum. Je continue d’espérer que la Catalogne puisse suivre les exemples pacifiques de l’Ecosse, du Québec et même, bientôt, de la Nouvelle-Calédonie.

Et si vous perdiez ce scrutin?

Nous l'accepterions. Tout ce que nous voulons, c'est un référendum, le droit d’exprimer librement un choix sur l’avenir de la Catalogne et, pour cela, il faut instaurer un dialogue constructif entre les parties. 

Avez-vous été influencée par l’accueil plutôt favorable réservé en Suisse à Anna Gabriel?

Pour moi, la Suisse représente un exemple en termes de respect des droits fondamentaux et de séparation des pouvoirs. C’est une vraie démocratie où les gens ont le droit de voter et de s’exprimer librement, et c’est précisément ce qui manque en Espagne. De plus, la proposition de bons offices du gouvernement suisse auprès de Madrid et de la Catalogne m’a influencée.

Et pourquoi avoir choisi Genève?

Parce que Genève est une ville de paix au cœur du droit humanitaire. Elle abrite les Nations unies, le comité des droits de l’homme et de nombreuses organisations non gouvernementales actives dans le domaine de la coopération internationale, notamment dans celui du développement. 

Avez-vous déposé une demande d’asile?

Dès mon arrivée, par l’intermédiaire de mon avocat, je me suis mise à disposition des autorités suisses. Si le besoin devait se faire sentir, je déposerais une demande d’asile mais cela n’est pas le cas à ce stade. 

Pensez-vous pouvoir retourner un jour en Espagne?

C’est ce qui me rend le plus triste. C’est une décision à long terme. Je pense aussi à l'avenir de ma fille. Dès la fin de l’année scolaire, ma fille et mon mari me rejoindront. Je suis en train de chercher du travail. Je souhaite refaire ma vie ici avec ma famille et me placer sous la protection de la Suisse.

Allez-vous continuer à faire de la politique depuis l'étranger?

Je n’envisage pas, pour l’instant, de renoncer à mon poste de secrétaire générale de la Gauche républicaine de Catalogne. Sachant que le président du parti ainsi que plusieurs de nos membres sont en prison, il y aurait un vide si je démissionnais maintenant.

Quelles sont les priorités des indépendantistes aujourd'hui? 

Nous souhaitons avant tout rétablir les fondements de l’Etat de droit, la liberté d’expression, le droit de manifester. En réalité, rétablir les fondements de la démocratie. Nous sommes attaqués de toutes parts mais nous résistons. Je pense que l'avenir nous donnera raison.

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