Élections

Martin Fayulu, l’espoir de l’opposition congolaise

Après trois jours de palabres à Genève, sept ténors de l’opposition de la République démocratique du Congo se sont entendus pour présenter un seul candidat à la présidentielle de décembre. Le parti de l’un d’eux conteste pourtant déjà leur choix

Un pari. Après trois jours de discussions à huis clos, sans téléphone portable, dans un hôtel du centre de Genève, puis au siège de la Fondation Kofi Annan, facilitatrice du processus, sept ténors de l’opposition de la République démocratique du Congo ont réussi un premier prodige. Ils se sont entendus sur une candidature unique pour affronter l’actuel ministre congolais de l’Intérieur, le très effacé Emmanuel Ramazani Shadary, que le camp de la majorité souhaite voir succéder au président sortant Joseph Kabila lors de la présidentielle du 23 décembre prochain.

Rivalités internes

Martin Fayulu, 62 ans, n’était de loin pas la plus connue des personnalités présentes au bout du Léman. Mais c’est lui qui incarne le mieux le consensus. Congolais, docteur en sciences politiques de l’Université de Lausanne, Guilain Mathé pense que l’opposition a fait le choix le plus pragmatique. D’autres candidats présents à Genève sont plus populaires. Une personnalité comme Félix Tshisekedi, président de l’Union pour la démocratie et le progrès social (UDPS) et fils d’Etienne, une figure tutélaire en RDC, aurait «frustré les autres candidats potentiels. Il y a des rivalités encore fortes entre l’UDPS et les partis de Vital Kamerhe, ex-président de l’Assemblée nationale, et Jean-Pierre Bemba, ex-chef de guerre. Martin Fayulu est donc un moindre mal dans la perspective des rivalités au sein même de l’opposition.» Lundi toutefois, le parti de Félix Tshisekedi exhortait ce dernier à refuser l’accord de Genève sans quoi il pourrait être destitué de la tête du parti.

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Originaire du Bandundu, dans l’ouest de la RDC, lingalophone, Martin Fayulu a un profil susceptible de convaincre une population lassée par un camp Kabila qui s’accroche au pouvoir depuis que s’est achevé le deuxième quinquennat de l’actuel président en décembre 2016. On ne l’associe à aucun scandale. Il a une vaste expérience dans les secteurs privé et public. Il fut responsable de l’audit, puis directeur général de Mobil Oil dans plusieurs Etats africains. Diplômé en économie à Paris et à San Francisco, il tranche avec certains politiques: tempérament bien trempé, il est peu friand des longs discours. Il préfère la pertinence à la logorrhée. Ce mélange de technocrate et d’homme d’affaires est de nature à séduire une partie de l’électorat qui souhaite voir la RDC, un pays aux ressources naturelles considérables, sortir de la mauvaise gouvernance.

«Il n’a pas les mains sales. Il n’a jamais été un chef de guerre, ajoute Guilain Mathé. Il n’a pas non plus pris part, à de très hautes fonctions, à la gestion du pays. Il a commis par ailleurs deux gestes qui en disent long sur le personnage. Lors des premières élections démocratiques en RDC en 2006, il a été élu à l’Assemblée nationale, mais aussi à l’Assemblée provinciale de Kinshasa. Il a renoncé à la fonction nationale, plus prestigieuse, pour se concentrer sur la province. Il sera réélu à l’échelle nationale en 2011. A partir de 2016, Martin Fayulu sera l’un des premiers à monter au front pour dénoncer les manœuvres de Joseph Kabila pour se maintenir au pouvoir et le caractère illégitime du parlement en raison de l’absence d’élections. Dans un geste symboliquement fort et rare, il renoncera à toucher ses émoluments.» Le héraut de l’opposition ne manque pas de courage. Participant aux manifestations antigouvernementales, il a été victime de violences policières à plusieurs reprises, finissant parfois à l’hôpital.

Mobiliser leur base électorale

Président du parti Engagement pour la citoyenneté et le développement, le candidat a déjà roulé sa bosse en politique. Au début des années 1990, il officie au sein de la conférence nationale souveraine censée mettre fin au pouvoir autoritaire de Mobutu Sese Seko. D’un point de vue ethnique, il est, dit-on, moins clivant qu’un Vital Kamerhe dont la popularité est forte dans le Sud-Kivu, mais qui peine à convaincre à l’extérieur de sa province.

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Selon l’universitaire Guilain Mathé, le processus de Genève devrait servir d’exemple à d’autres oppositions en Afrique qui souhaitent contester la mainmise de politiques qui s’éternisent au pouvoir. Mais il appelle à la prudence: «Il faut voir maintenant si les signataires de l’accord de Genève l’ont approuvé de bonne foi, s’ils sont prêts à s’engager pour mobiliser leur propre base électorale et enfin s’ils résisteront aux fortes pressions déjà exercées par le cercle restreint de leur proche entourage politique.»

Conformément à la feuille de route adoptée à Genève, Martin Fayulu refuse que soient utilisées lors de la présidentielle des machines électorales, nouvelles. Il déplore aussi que le nettoyage du fichier électoral n’ait pas été fait par la présidence Kabila alors qu’un audit de l’Organisation internationale de la Francophonie le lui recommandait. «Il y a des milliers d’électeurs fictifs», constate Guilain Mathé. La tenue de la présidentielle reste dès lors incertaine. Soit la majorité recourt aux machines électorales quitte à provoquer le chaos et des violences post-électorales, soit l’élection est renvoyée et le nettoyage du registre électoral bénéficie à l’opposition. Un bras de fer tendu.

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