Afrique

Martin Fayulu: «Le mensonge ne peut pas gouverner la RDC»

Le candidat malheureux à la présidentielle de l’an dernier dénonce une crise du régime en République démocratique du Congo (RDC) et appelle à des élections anticipées

Invité la semaine dernière par la diaspora congolaise, Martin Fayulu était de retour en Suisse, un peu plus d’une année après y avoir été désigné candidat commun de l’opposition pour battre le parti de Joseph Kabila, au pouvoir à Kinshasa depuis 2001. Las, l’encre de l’accord pas encore séchée, l’un des poids lourds de l’opposition, Félix Tshisekedi, avait refusé de se ranger derrière le candidat commun, préférant se rapprocher du président Kabila pour prendre sa succession. Dindon de la farce, Martin Fayulu continue de revendiquer la victoire aux élections de décembre.

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Le Temps: Quel était le but de cette nouvelle visite en Suisse?

Martin Fayulu: Je suis de retour en Occident pour rencontrer toutes les parties intéressées par une résolution de la crise congolaise après le hold-up électoral de décembre dernier. Selon nos procès-verbaux, les fuites de la commission électorale et les estimations des Eglises, j’ai largement remporté ces élections. Les Congolais ne doivent pas baisser les bras et ne pas subir les diktats de Joseph Kabila, qui ne veut pas abandonner le pouvoir.

Avez-vous été reçu à Berne au Département fédéral des affaires étrangères?

Non, car je n’avais pas sollicité de rendez-vous. Mon séjour ici était trop court. Mais j’étais en France et en Belgique et j’irai ensuite à Londres.

Vous parlez de crise mais, pour la première fois de son histoire, la RDC a connu une alternance pacifique à sa tête.

Les partisans de Félix Tshisekedi sont victimes d’une illusion d’optique. Ils croient pouvoir évincer l’ancien président Joseph Kabila, mais leur champion est un faire-valoir. Les institutions ne fonctionnent pas. Les deux camps ne font que se déchirer et il faut continuellement des conférences de conciliation. Pendant ce temps, les violences continuent dans l’est du pays, la corruption règne toujours et les Congolais sont excédés par les voyages à l’étranger dispendieux de Félix Tshisekedi.

Par ses tournées à l’étranger, Félix Tshisekedi n’a-t-il pas réussi à sortir la RDC de son isolement?

La légitimité ne vient pas de l’extérieur mais du peuple congolais. La communauté internationale a simplement pris acte du changement à la tête de la RDC mais chacun sait que Félix Tshisekedi n’est pas là par la volonté populaire mais parce qu’il a été placé par Joseph Kabila, auquel il est désormais redevable.

Selon vous, l’ancien président Joseph Kabila tient toujours les rênes de la RDC?

C’est l’évidence. Joseph Kabila a fabriqué les résultats des élections générales. Le président sortant s’est doté d’une majorité confortable dans les deux chambres du parlement. Il contrôle aussi les provinces, de même que le pouvoir judiciaire. Et à qui d’autre l’armée répond-elle? Car nous voyons à l’œuvre les mêmes dynamiques de balkanisation de la RDC.

Voilà bientôt une année que vous vous considérez comme le président élu, mais quels leviers vous reste-t-il pour obtenir gain de cause?

Nous avons presque épuisé toutes les voies de recours légales. La communauté internationale est dans le déni, c’est vrai. Mais tous les germes du chaos sont présents en RDC. Nous avons une responsabilité historique et je viens de proposer une sortie de crise. Il faut d’abord réformer les institutions électorales pour que les prochaines élections soient au-dessus de tout soupçon. Ces réformes devraient être finalisées d’ici dix-huit mois. Au terme de cette période de transition, de nouvelles élections générales seraient organisées. Le mensonge ne peut pas continuer de gouverner la RDC. Depuis son indépendance, notre pays vit une perpétuelle crise de légitimité. Sans des dirigeants librement choisis, il ne s’engagera jamais sur le chemin du développement.

Pourquoi Félix Tshisekedi n’irait-il pas au bout de son mandat fixé à 2023?

La lassitude est déjà immense. La misère est toujours aussi grande. Les promesses ne sont pas tenues, comme la gratuité de l’enseignement, dont personne ne sait comment elle pourrait être financée. Il ne faudra pas vous étonner si les Congolais descendent massivement dans la rue dans les mois qui viennent.

Vous avez renoncé à votre siège de député. Pourquoi ne pas jouer le jeu de l’opposition, comme le préconisent certains de vos alliés de la coalition Lamuka?

J’ai été élu par le peuple congolais. C’est un grand honneur que je ne trahirai pas. Les Congolais ont voulu le changement. Je ne veux pas qu’on profane ma tombe parce que je n’aurais pas été à la hauteur. Quant à la coalition Lamuka, nous avons à nouveau proclamé notre victoire aux élections de décembre 2018. Nous nous sommes revus en octobre pour réaffirmer notre unité et nous nous reverrons prochainement.

Pensez-vous que Joseph Kabila se représentera en 2023?

La Constitution l’interdit formellement. Je crois plutôt qu’il tentera de profiler un autre candidat. Il ne peut laisser Félix Tshisekedi se renforcer et briguer un second mandat. Souvenons-nous que Joseph Kabila avait déjà perdu les élections de 2011 face à Etienne Tshisekedi [l’opposant historique de la RDC décédé en 2017 et père de l’actuel président, nldr]. Il avait fallu des années de mobilisation pour que Joseph Kabila renonce à un troisième mandat et que les élections puissent finalement se tenir en décembre 2018. Le combat pour la vérité sera de longue haleine.

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