Dans son bureau de Kinshasa, l’opposant congolais Martin Fayulu ne baisse pas les bras. Il revendique une large victoire à l’élection présidentielle du 30 décembre, contrairement aux résultats provisoires proclamés le 10 janvier, selon lesquels il est devancé par Félix Tshisekedi. Juste avant le scrutin, l’autre opposant s’était rapproché du régime sortant, nourrissant les soupçons d’un arrangement orchestré par le président Joseph Kabila, qui garderait ainsi les leviers d’un pays au sous-sol immensément riche mais à la population toujours aussi pauvre.

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Ces derniers mois, Martin Fayulu, ancien cadre du géant pétrolier américain ExxonMobil, qui a étudié en Suisse, en France et aux Etats-Unis, n’a cessé de surprendre. Il avait d’abord été désigné comme candidat commun de l’opposition à Genève en novembre dernier, avant que son rival Félix Tshisekedi dénonce l’accord. Pendant la campagne, cet adversaire résolu du président Joseph Kabila a incarné la soif de changement des Congolais.

Le Temps: La République démocratique du Congo (RDC) se prépare à la première transition par les urnes de son histoire, malgré les doutes grandissants sur la victoire de votre rival Félix Tshisekedi et vos recours devant la justice. Il vous reste la bataille de l’opinion?

Martin Fayulu: J’ai décidé de parler aux médias à l’étranger mais aussi en RDC, c'est pour que tout le monde sache qu’avec la coalition Lamuka [Réveillez-vous] nous avons remporté l’élection présidentielle du 30 décembre.

Avez-vous les preuves de ce que vous affirmez?

Le jour du scrutin, nous avions 220 000 témoins dans les bureaux de vote. Après le dépouillement, un procès-verbal des résultats est établi et affiché dans chaque bureau. Cela a été fait. Les témoins reçoivent aussi une copie, de même que la Commission électorale nationale indépendante (CENI). Cette dernière a annoncé des résultats fabriqués. Depuis, nous avons pu rassembler le maximum de procès-verbaux. Selon ces documents, plus de 60% des suffrages se sont portés sur mon nom. C’est sans précédent en RDC, d’autant qu’il s’agissait d’une élection à un tour et où il y avait 21 candidats. Je l’ai emporté dans 19 provinces, Félix Tshisekedi dans quatre autres et Emmanuel Ramzani Shadary dans les trois dernières. Ces chiffres sont corroborés par l’Eglise catholique ainsi que par une fuite de documents provenant de la CENI et relayée ces derniers jours par plusieurs médias internationaux.

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Etes-vous à l’origine de ces fuites?

Non, elles émanent de la CENI. Comme je vous l’ai dit, nous avons nos propres données. Nous avons découvert ces nouvelles révélations à la télévision, comme tout le monde.

Ne craignez-vous pas de jeter de l’huile sur le feu alors que la situation est très tendue?

Je n’appelle pas à la violence. Si les choses dégénèrent, ce sera la responsabilité de la CENI et de son président, Corneille Nangaa. Il aurait dû s’abstenir de tout acte pouvant inciter à la violence. Au lieu de cela, il a proclamé des résultats qui ne sont conformes ni à la vérité ni à la justice. Voilà pourquoi nous les contestons.

Que réclamez-vous de la Cour constitutionnelle? Un recomptage des voix ou une invalidation du scrutin, qui prolongerait encore le mandat de Joseph Kabila?

Nous avons déposé un recours pour exiger un recomptage des voix. Comme nous, la cour a reçu les procès-verbaux. Nous lui avons fourni des copies des documents en notre possession pour qu’elle puisse les comparer avec les siens.

Croyez-vous vraiment que les juges de la Cour constitutionnelle, réputés proches du gouvernement Kabila, vous donneront raison?

L’opinion des juges n’est pas la question et chacun sait que Joseph Kabila a manœuvré pour changer la composition de la cour à sa convenance. Mais cette instance est encadrée par la Constitution démocratique de 2006. Le but de la loi fondamentale est précisément [il cite le préambule de la Constitution, ndlr] de garantir des élections libres, transparentes et crédibles. C’est le seul moyen de sortir de la crise que connaît la RDC depuis son indépendance et qui est causée par la contestation permanente de la légitimité des institutions.

Que ferez-vous en cas de décision défavorable? Appellerez-vous à la mobilisation de vos partisans?

Il n’y a pas d’appel à lancer. La mobilisation est là. Le peuple congolais attend le verdict de la Cour constitutionnelle avec vigilance et il connaît maintenant la vérité des urnes. Même si internet est toujours coupé, les informations circulent. Les Congolais ont sursauté lorsqu’ils ont appris ces derniers jours que j’ai remporté davantage de voix que l’ensemble des autres candidats. Ce n’est pas une victoire étriquée. Dès la proclamation officielle des résultats provisoires, il y a eu des protestations spontanées en province. On m’appelle ici «le soldat du peuple». Je resterai à ses côtés et je ne le laisserai pas être dépouillé de sa victoire.

Comment jugez-vous les réactions internationales face à cette élection?

La clé pour faire plier le régime, c’est le peuple congolais. Les pays africains doivent d’abord être solidaires des Congolais. Je demande particulièrement à l’Afrique du Sud, pays important dans la région, de voir que son allié, ce n’est pas Joseph Kabila mais le Congo. Par le passé, les Congolais ont participé à la lutte contre l’apartheid, non pas pour un individu mais pour l’Afrique du Sud. Les dirigeants sud-africains doivent maintenant penser au peuple congolais qui s’est choisi librement un président et des députés. Il faut que la vérité éclate. Je salue en revanche la position courageuse de la France, ainsi que celle des Etats-Unis, de la Belgique et du Royaume-Uni.

Quel que soit le nouveau président, il sera contraint à la cohabitation avec le camp de Joseph Kabila, qui a largement remporté les élections législatives.

Nous sommes aussi en train préparer des recours contre ce second hold-up électoral. Selon le calendrier légal, les résultats des élections législatives et provinciales ne pouvaient pas être annoncés avant la prestation de serment du nouveau président. D’autant que les régions de Beni, Butembo (est) et Yemi (ouest) n’ont pas pu voter [en raison de l’épidémie d’Ebola et des affrontements, ndlr]. Dans ces trois régions, le scrutin a été reporté en mars. La CENI a voulu brouiller les pistes. Comment se fait-il que le parti de Kabila soit arrivé en tête, alors que son candidat a été largement distancé à la présidentielle?

Ne pensez-vous pas qu’il faut composer avec le gouvernement sortant, afin de garantir une transition pacifique?

Il faut revenir à la Constitution, celle-ci accorde un statut de sénateur à vie à tous les anciens présidents. De plus, Joseph Kabila a fait voter une loi lui accordant d’autres avantages, comme continuer d’être logé, protégé ou d’avoir un bureau. Je ne souhaite ni revanche, ni chasse aux sorcières. En tant que chrétien, je crois au pardon et je suis prêt à pardonner à ceux qui ont fait du mal au pays. Mais nous ne sommes pas dans un marché de cacahuètes. Nous voulons bâtir un Etat de droit, où les immenses richesses du pays profitent au peuple congolais.

Cela implique-t-il la remise en question de l’empire économique bâti par Joseph Kabila, y compris dans le secteur stratégique des minerais?

Les dispositions sur les avantages des anciens présidents ne concernent pas les fortunes qui ont été amassées. Le sous-sol appartient à tous les Congolais. Je dis aussi que les investisseurs étrangers sont les bienvenus. Ils ont le capital et nous avons la matière première. Ma condition: il faut que cet échange soit gagnant pour les deux parties. La Suisse aussi pourrait jouer un rôle plus grand en RDC. Ce pays est un modèle de sérieux et d’honnêteté et je la remercie d’avoir accueilli à Genève les opposants congolais en novembre dernier, qui a permis ma nomination comme candidat de l’opposition.

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