Il disait, il y a quelques mois encore, que le Prix Nobel de la paix était devenu une blague peuplant chacun de ses automnes. Pressenti tous les ans depuis 2005, devancé chaque fois par un Al Gore, un Muhammad Yunus ou un Mohamed ElBaradei. Il affirmait que, cette année encore, la consécration suprême lui passerait sous le nez. Par modestie peut-être, ou par superstition. Martti Ahtisaari a été récompensé vendredi par le Prix Nobel de la paix. Les autres nominés, parmi lesquels l'ex-otage franco-colombienne Ingrid Betancourt ou le dissident chinois Hu Jia, attendront.

Diplomate onusien

«Ses efforts ont contribué à un monde plus pacifique et à la fraternité entre les nations dans l'esprit d'Alfred Nobel», a souligné à Oslo le président du comité Nobel norvégien, Ole Danbolt Mjoes. Martti Ahtisaari, cependant, est assez méconnu du grand public. Son patronyme impossible joue sans doute un rôle dans cette absence de reconnaissance. Il nous faudra désormais apprendre, au moins, à le prononcer.

Martti Ahtisaari, donc, né en 1937 en Carélie, a commencé sa carrière dans la diplomatie, avant de rejoindre les Nations unies en 1977. C'est surtout au sein de cette organisation qu'il remplit les missions qui lui valent aujourd'hui son titre. Envoyé en 1989 en Namibie avec 8000 Casques bleus, il mène le pays à l'indépendance. Dix ans plus tard, il est en charge du dossier kosovar. L'épisode commence par les bombardements de l'OTAN sur Belgrade et s'achève, si vraiment il est achevé, par la naissance d'un nouvel Etat.

Interviewé juste après la proclamation d'indépendance, son artisan estimait qu'il s'agissait là d'un événement majeur de sa vie. Vendredi, à l'annonce de l'attribution du Nobel, il mettait davantage en avant l'œuvre accomplie en Namibie (LT du 29.3.08). C'est que l'affranchissement de l'ancienne province serbe n'en finit pas de susciter des remous, chacun étant sommé de choisir son camp. Reconnaître l'indépendance du Kosovo et se fâcher avec Belgrade et Moscou ou ne rien faire et provoquer l'ire de Washington et de quelques Européens.

Hier, les réactions au choix du comité norvégien découlaient directement de ce positionnement. «Cela ne m'inspire rien d'autre que des gros mots», a affirmé à la radio Echo de Moscou l'ambassadeur russe auprès de l'OTAN, Dmitri Rogozine. «Je suis affligé par cette décision et je ne considère pas Ahtisaari comme un lauréat méritant», a dénoncé de son côté Borislav Milosevic, le frère de l'ancien président serbe décédé en détention en 2006. «Martti Ahtisaari a sans aucun doute plus que mérité ce prix. Il s'agit d'un homme qui a fait un grand travail pour la paix dans différentes régions du monde, un travail de valeur particulière dans le cas du dossier du Kosovo», s'est félicité quant à lui Fatmir Sejdiu, le président kosovar.

Le médiateur finlandais, en effet, a essaimé bien au-delà de la Namibie et des Balkans, en Irlande du Nord, à Aceh (Indonésie), en Irak ou dans la corne de l'Afrique. Une vie à parcourir la planète et à résoudre ses conflits. Entre 1994 et 2000 cependant, Martti Ahtisaari pose un moment ses valises, à Helsinki. Au tournant du millénaire, il est élu président de la Finlande, aux couleurs du Parti social-démocrate. Un «accident de parcours», estime l'ancien chef d'Etat: «Je ne suis pas un politicien.» L'homme, cependant, se félicite aujourd'hui encore d'avoir fait adhérer son pays à l'Union européenne. Pressé de revenir à la vie civile, le pacifiste crée une ONG en 2000, Crisis Management Initiative, logée dans un petit immeuble du centre de la capitale. Instituteur de formation, passeur dans l'âme, il y entraîne de jeunes idéalistes aux rouages de la médiation. L'un de ses trucs: un plan de paix doit être extrêmement clair, «plus que le manuel de montage d'une étagère». Grisonnant, affable et rondouillard, Martti Ahtisaari a cet air de grand-papa qui inspire forcément confiance.

Les brefs moments qu'il ne passe pas à améliorer le sort du monde, il les consacre à sa femme et à son fils, à l'opéra, aux amis et aux bouquins. Pour la suite, l'homme aimerait réussir à prévenir les discordes, plutôt qu'à les dénouer.