«Certains habitants ont été tués dans leur sommeil. D’autres ont été brûlés vifs dans leur maison incendiées. Ceux qui voulaient fuir étaient abattus sous les yeux de leurs proches.» Le procureur Luis Moreno Ocampo a introduit mardi les terribles faits qui valent aux deux chefs miliciens congolais, Germain Katanga et Mathieu Ngudjolo Chui, de comparaître en jugement devant la Cour pénale internationale (CPI). Au cœur de cette accusation très ciblée, l’attaque du village de Bogoro devenu, selon l’expression du conseil des victimes, «un lieu martyr entré dans l’histoire des horreurs de ce monde».

Ce deuxième procès de la CPI – «une date importante pour la justice internationale», dira en préambule le président Bruno Cotte – a débuté à La Haye par les déclarations liminaires des parties. Le procureur soutient que les accusés ont coordonné leurs efforts pour rayer de la carte ce village de 6000 âmes, situé dans le district de l’Ituri, dans le nord-est de la République démocratique du Congo (RDC). Celui-ci abritait un camp militaire de la milice ennemie, l’Union des patriotes congolais de Thomas Lubanga, lui-même jugé par la CPI dans le cadre d’un autre procès.

Selon les preuves récoltées par le Bureau du procureur, des centaines d’hommes, de femmes et d’enfants des ethnies Lendu et Ngili, munis d’armes automatiques, de machettes ou de lances, ont déferlé, ce 24 février 2003, au petit matin sur Bogoro sans faire de distinction entre les cibles militaires et la population civile. Lors de la procédure, Mathieu Ngudjolo Chui a d’ailleurs lui-même déclaré en évoquant l’ethnie rivale: «Il n’y a aucun civil parmi les Hemas. Ils sont tous des soldats.»

Des survivants viendront raconter l’exécution de leurs enfants et le viol des femmes. Luis Moreno Ocampo a révélé quelques extraits des témoignages recueillis. «Nous pouvions voir qu’ils tuaient tout le monde et découpaient certaines victimes en morceaux.» Ou encore: «En fin d’après-midi, les cris s’étaient tus, les habitations étaient réduites en cendres, il ne restait plus rien. Même pas les animaux.»

Aux yeux du procureur, Germain Katanga, 31 ans, connu sous le nom de «Simba», commandant de la Force de résistance patriotique en Ituri (FRPI) et Mathieu Ngudjolo Chui, 39 ans, ancien dirigeant du Front des nationalistes et intégrationnistes (FNI), ont planifié cette attaque au domicile du premier à l’automne 2002.

«Chefs suprêmes de leurs forces respectives», selon l’accusation, ils ont sciemment ordonné cette boucherie qui fera environ 200 morts. Ceux-ci étaient également conscients que pillage, esclavage sexuel et viols se produiraient dans la foulée d’une telle opération. Une fois le village rasé, les commandants ont, selon des témoins, célébré leur victoire à l’ombre des manguiers en buvant de la bière.

Pour les représentants légaux des victimes – elles sont 345 admises à ce procès –, il est temps que justice soit faite afin d’enrayer la spirale de violence qui règne encore dans cette région. «Chercher cette terrible vérité aidera ceux qui sur place essayent de continuer à vivre», a expliqué l’avocat Jean-Louis Gilissen. Surtout ces jeunes qui ont été des enfants soldats contraints à commettre des exactions. «Ils sont enfermés dans cette douleur. Ils y pensent le jour et en rêvent la nuit. Pour eux, le cauchemar est permanent.»

De leur côté, Germain Katanga et Mathieu Ngudjolo Chui plaident non coupable des dix chefs d’accusation retenus à leur encontre. Leurs avocats, David Hooper et Jean-Pierre Kilenda, des barreaux de Londres et de Bruxelles, ont rappelé la position constante des prévenus depuis leur arrestation. «Ils n’ont jamais entretenu de connivence criminelle pour anéantir Bogoro.» La défense s’est surtout attardée à dépeindre la complexité des guerres qui minent la région. «Le drame de l’Ituri ne doit pas être réduit à un conflit interethnique», a soutenu Jean-Pierre Kilenda en insistant surtout sur l’influence de généraux ougandais qui officiaient sur place en véritables gouverneurs de province. Même la partie civile a regretté l’absence de ces responsables sur le banc des accusés sans pour autant nier le rôle des chefs miliciens congolais dans les massacres. Ces atrocités seront au cœur des témoignages attendus dès ce mercredi.

«Ils tuaient tout le monde et découpaient certaines victimes en morceaux»