Le coronavirus a fait son premier martyr. Li Wenliang, ophtalmologue à l’Hôpital central de Wuhan, est décédé de complications respiratoires jeudi, trois semaines après avoir contracté le virus. Sa mort a suscité un élan de tristesse et d’indignation rare sur les réseaux sociaux chinois. D’abord, à cause du profil de ce jeune spécialiste – il avait 34 ans – qui laisse sa femme, enceinte de leur deuxième enfant, et ses parents, tous les deux contaminés par le virus. Surtout, l’événement cristallise la colère populaire et donne à cette crise sanitaire un tournant clairement politique. Car le docteur Li avait tenté d’alerter sur la situation fin décembre, mais avait été arrêté et accusé d’avoir diffusé des rumeurs, avant d’être réhabilité fin janvier. Désormais, l’affaire constitue un défi majeur pour les autorités, alors que l’épidémie continue de progresser à un rythme soutenu dans tout le pays. Le dernier décompte vendredi faisait état de 31 000 cas de contaminations et de 631 morts.

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L’affaire Li Wenliang remonte à la fin de 2019. Alors que les premiers cas de pneumonie arrivent dans les hôpitaux depuis quelques semaines, le médecin avertit un groupe de médecins via la messagerie Wechat que plusieurs cas similaires au SRAS – le syndrome respiratoire aigu sévère apparu en 2002 – sont à l’isolement dans son hôpital. L’information est partagée par d’autres, et le docteur est arrêté le 30 décembre aux côtés de sept autres médecins. La police les accuse d’avoir diffusé des rumeurs. Elles seront «punies en vertu de la loi», menace le communiqué. Mais les autorités ne disent pas que ce sont des médecins. A l’époque, l’information est reprise par les médias d’Etat, dont la télévision nationale CCTV qui répète comme un avertissement: «Huit personnes qui ont diffusé des rumeurs arrêtées et placées sous enquête.» Aujourd’hui, les captures d’écran de ces journaux télévisés sont partagées en masse sur les réseaux sociaux.

Visage des lanceurs d’alerte

Un mois plus tard, les soignants sont réhabilités. Le 28 janvier, un article rédigé par un juge de la Cour suprême de Pékin révèle qu’il s’agissait en fait de médecins en première ligne face à l’épidémie. L’article défend que «l’information délivrée par les huit personnes n’était pas fabriquée de toutes pièces», et qu’elle aurait dû être tolérée. «Ça aurait été une bonne chose pour contrôler le nouveau coronavirus, que le public se fie à cette «rumeur», commence à porter des masques, prenne des mesures sanitaires et évite le marché aux animaux sauvages de Wuhan», d’où l’épidémie de pneumonie à coronavirus est probablement partie, écrit ce juge.

Le ton et la masse des commentaires en ligne indiquent clairement une défiance vis-à-vis d’un système perçu comme inhumain

Li Wenliang, qui s’exprime sur le réseau social Weibo, devient le visage de ces huit lanceurs d’alerte. Il se transforme en symbole de l’injustice et de la mauvaise gouvernance des autorités locales, qui ont préféré tenter d’étouffer l’affaire plutôt que de prendre leurs responsabilités. Le 12 janvier, il annonce qu’il a contracté le virus en soignant des patients, et qu’il a été admis à l’hôpital.

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Le sujet mobilise les réseaux sociaux Wechat et Weibo comme rarement. Certains publient simplement la flamme d’une bougie sur leur profil. Dans la nuit, les commentaires se font plus politiques: beaucoup osent des critiques frontales, appelant à la démission des officiels locaux. Le hashtag «nous voulons la liberté d’expression» fait même partie des plus en vogue sur Weibo avant d’être censuré. «Nous attendons toujours vos excuses», demandent des centaines d’internautes à l’adresse des autorités.

La censure en action

Depuis, la censure et la propagande sont entrées en action. Les médias ont reçu des instructions: «Adhérez strictement aux sources officielles. Contrôlez attentivement les sections «commentaires» et retirez le sujet des listes «les plus recherchés» progressivement, et gérez strictement les informations nocives», rapporte China Digital Times, un site spécialisé sur la censure en Chine. En fait, les autorités tentent de reprendre le contrôle sur le débat public depuis le début de la semaine, censurant nombre de commentaires critiques. Mardi 4 février, le Département chinois de la propagande annonçait l’envoi de 300 journalistes de médias d’Etat à Wuhan pour «raconter comment la Chine combat le virus et démontrer l’unité du peuple chinois face au virus», d’après l’agence Chine nouvelle. Ils n’auront pas la tâche facile.

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Si les critiques en ligne ne présagent pas forcément d’une mobilisation générale contre les autorités, le ton et la masse des commentaires indiquent clairement une défiance vis-à-vis d’un système perçu comme inhumain. Un internaute espère «que ceux qui t’ont fait taire ne soient que des brebis galeuses, et que plus de cadres du Parti [communiste, PCC] prennent exemple sur toi: qu’ils ôtent le manteau de la bureaucratie et s’habillent de plus d’humanité». Un autre affirme: «La dernière fois que j’ai vu autant de gens ouvrir les yeux, c’était en 1989.» Son commentaire, sur Weibo, a déjà été supprimé.


La propagation du coronavirus dans le monde