C'est à Mossoul que l'armée américaine avait subi son premier revers sérieux il y a vingt mois: un hélicoptère Black Hawk abattu avec 17 permissionnaires à bord. C'est à Mossoul qu'elle a encaissé le coup le plus dur depuis le début de la guerre en Irak: une attaque au mortier et à la roquette au cœur de la Base Merez, près de la grande ville arabo-kurde du nord. Vingt-quatre morts en tout cas dans le mess, une soixantaine de blessés, des militaires et des civils américains, des Irakiens. Les assaillants, très informés sur l'organisation de la base, savaient parfaitement ce qu'ils devaient viser pour obtenir le retentissement le plus grand.

Mois de décembre détestable

A la veille de Noël, Washington est une chambre d'écho bien préparée. Le scepticisme gagne le pays: sept Américains sur dix pensent que le niveau des pertes (plus de 1300 soldats tués) devient inacceptable. Donald Rumsfeld venait d'adresser ses vœux aux 138 000 hommes déployés, pour tenter de réparer sa réputation fortement endommagée par une semaine d'attaques émanant des rangs du Parti républicain lui-même. George Bush, qui vient de confirmer le secrétaire à la Défense dans ses fonctions, a organisé lundi en catastrophe une conférence de presse dont l'objectif premier était de soutenir son ministre. Sous son apparence dure et parfois arrogante, assure le président, Rumsfeld a en fait un cœur sensible, plein de compassion pour les soldats qui meurent ou sont blessés en Irak. D'ailleurs, il rend visite aux estropiés et amputés qui sont soignés dans les hôpitaux militaires, Walter Reed et Bethesda.

Donald Rumsfeld, bien sûr, n'est pas attaqué pour avoir voulu cette guerre. Le chef du Pentagone comme ses critiques républicains ne remettent pas en cause la décision de 2002. On lui reproche sa conduite de l'après-guerre qui tourne mal, et ses manières cassantes, en particulier au Congrès, devant lequel il devra se présenter en janvier, pour justifier un nouveau crédit de 100 milliards de dollars afin de financer les opérations irakienne et afghane.

Décembre, pour le septuagénaire bourru, a été détestable. Il y a d'abord eu, le 8 décembre, ce face-à-face en direct sur tous les écrans entre le ministre et le soldat Thomas Wilson, sur une base au Koweït. L'homme en uniforme, au cours d'une discussion collective comme Rumsfeld les aime, a demandé pourquoi tous les véhicules qui entrent en Irak ne sont pas protégés par des blindages. Les soldats en sont réduits à acheter des plaques de métal chez les ferrailleurs. Le chef du Pentagone a donné une réponse qui était peut-être de bon sens, mais qu'il paiera longtemps: «Vous partez à la guerre avec l'armée que vous avez, pas avec celle que vous aimeriez avoir.» Scandale dans tout le pays.

Ensuite, il y a eu l'affaire des signatures. Un journal de soldats a révélé que les lettres de condoléances adressées aux familles des tués étaient signées par une parapheuse. Nouveau scandale. Rumsfeld a promis qu'il utiliserait désormais sa plume. C'est ce que fait le président, s'est empressé d'ajouter la Maison-Blanche. La semaine a encore été marquée, pour faire bonne mesure, par l'échec d'un essai du système de bouclier antimissile dans le Pacifique, par une polémique sur les ambitions secrètes du Pentagone dans le domaine du renseignement, et par de nouvelles révélations, émanant du FBI lui-même, dans le scandale de la torture à Guantanamo et en Irak. La tête du ministre avait commencé à être demandée au moment où a éclaté au grand jour l'affaire de la prison d'Abou Ghraib, près de Bagdad.

Aujourd'hui, malgré l'ampleur des critiques, la démission de Donald Rumsfeld n'est demandée dans le camp républicain que par le sénateur John McCain, et par Bill Kristol, le principal porte-parole des néo-conservateurs. Kristol attaque le ministre, son ancien allié, depuis le milieu de l'an passé, pour n'avoir pas engagé des effectifs suffisants dès le début de la guerre.

Mais qu'est-ce que ça aurait changé? Comme dit un chroniqueur militaire: plus il y a de soldats américains en Irak, plus il y a de cibles pour les insurgés. Et la revendication du soldat Wilson démontre que le souci premier des troupes est de se protéger. Depuis que la guerre a commencé, un seul homme, dans l'appareil militaire, avait prévu ce qui allait se passer dans le pays occupé. Au début du mois d'avril 2003, Gary Anderson, ancien colonel des Marines, avait décrit la stratégie de Saddam Hussein pour le lendemain de la chute de Bagdad. Première phase: défaite militaire face à une armée trop puissante. Deuxième phase: développement d'une guérilla contre l'occupant et le gouvernement qu'il aurait mis en place, grâce à un réseau de cadres et de dépôts d'armes préalablement organisé. Troisième phase: victoire sur les Américains, à la manière vietnamienne. Le dictateur n'avait pas prévu sa propre arrestation. Mais son plan est toujours appliqué.