Toute la journée de mardi, le maintien au Kosovo des vérificateurs de l'Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe (OSCE) est demeuré incertain, après la décision du président serbe, Slobodan Milosevic, de renvoyer dans les quarante-huit heures leur chef de mission, le général américain William Walker. A leur quartier général, à Pristina, tous les déplacements non essentiels ont été annulés et le personnel a été invité à préparer 15 kilos de bagages en cas d'évacuation immédiate. «Si l'OSCE s'en va, cela correspond à une invitation au massacre, confie un diplomate européen. Devons-nous prioritairement sauver des vies ou conserver notre crédibilité face au gouvernement yougoslave en intervenant militairement?»

Ces derniers jours Belgrade a infligé camouflet sur camouflet à l'OSCE, exigeant la tête de Walker, refusant l'entrée sur son territoire de Louise Harbour, procureur du Tribunal pénal international sur l'ex-Yougoslavie, violant le cessez-le-feu et étant vraisemblablement responsable du massacre de Racak. «La situation au Kosovo rappelle l'Irak, continue le diplomate, lorsque les frappes aériennes évitées in extremis en février 1998 ont fini par se produire. Jamais au Kosovo, y compris en octobre dernier, la situation n'a été aussi grave qu'aujourd'hui.»

Le général Walker est devenu l'homme à abattre pour le gouvernement serbe depuis ses déclarations sur le massacre de Racak, accusant «les forces de sécurité (serbe) d'être responsables d'un crime contre l'humanité». Du coup, l'enquête sur cette tuerie a pris une dimension capitale. Certains enquêteurs soulignent qu'elle pourrait conduire à une inculpation à très haut niveau, peut être même de Slobodan Milosevic lui-même. Selon le major général Drewinkiencwcz, numéro 2 de William Walker, en effet, «l'armée et les forces spéciales de la police serbe obéissent à des chaînes de commandement très étroites. La responsabilité d'un tel massacre ne peut provenir d'une décision locale».

Une course contre la montre s'est donc déroulée hier au Kosovo, les vérificateurs de l'OSCE voulant absolument terminer l'enquête sur le massacre de Racak avant la fin de la journée. Une urgence dictée par la crainte d'un départ imminent du Kosovo et par la peur que les autorités serbes ne détruisent les preuves encore existantes du massacre. C'est sans doute pour brouiller les pistes que les forces serbes ont lancé lundi un violent assaut pour s'emparer des cadavres laissés dans la mosquée du lieu.

Belgrade, de son côté, temporise. Ce n'est que mardi, en milieu de journée, que les vérificateurs ont eu à nouveau accès aux corps des massacrés de Racak, désormais entreposés à la morgue de Pristina. Selon la thèse des autorités serbes, ces victimes sont en fait des terroristes de l'armée de libération du Kosovo, dont les uniformes auraient été remplacés par des vêtements civils pour faire croire à une pseudo culpabilité serbe. Bien entendu, cette version des faits contredit les déclarations du général Walker qui affirmait dès samedi «que les corps de plus de 20 hommes étaient à l'endroit même où ils avaient été abattus», ajoutant que «ces hommes, pour la plupart des hommes âgés, ont été tués à bout portant («extremely close distance»), tués d'une balle dans le front ou dans la nuque».

En diplomate expérimenté, le général Walker a sûrement pris ses précautions. Non seulement en se basant sur les premières conclusions des enquêteurs dépêchés samedi sur les lieux du massacre mais aussi sans doute par le biais de l'observation aérienne. Les Américains disposent en effet d'un équipement satellitaire aérien qui leur permettrait de «couvrir» en permanence tout le territoire du Kosovo. Cette hypothèse expliquerait le fait que dûment informé sur la responsabilité de l'armée et de la police serbe, le général Walker ait été aussi limpide dans ses accusations envers le régime de Slobodan Milosevic.

Quelques points obscurs demeurent. Le nombre des morts de Racak n'est ainsi pas encore clairement établi, puisque deux chiffres circulent: celui des 37 morts dénombrés par les vérificateurs de l'OSCE et celui des 45 victimes comptés par les observateurs américains.

Selon nos informations, les enquêteurs de l'OSCE sont en fait d'ores et déjà arrivées à la conclusion qu'un crime contre l'humanité avait été commis: contrairement à ce qu'avance la thèse serbe, les corps de la quinzaine d'hommes tués dans le ravin n'ont pas été transportés après le massacre, alors que trois hommes âgés respectivement de 70 ans, 65 ans et 50 ans ont été trouvés à quelques mètres de distance les uns des autres, un peu plus bas dans le ravin. Selon un membre de l'OSCE impliqué dans l'enquête, «ces hommes âgés ne ressemblent aucunement à des soldats, pas plus que la fille de 18 ans, le garçon de 12 ans et les autres corps que j'ai examinés». Et cette même source affirme «n'avoir trouvé aucune douille impliquant des combats sur les lieux même du massacre mais seulement des douilles provenant des balles qui ont tué les civils».

Toujours selon nos informations, les enquêteurs de l'OSCE orientent leurs efforts sur deux points précis qui peuvent conduire le Tribunal pénal international à juger les responsables politiques et militaires du massacre de Racak. L'exécution des «quinze» et la décapitation d'Azeme Banos, 62 ans.

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