Difficile de faire plus inaudible. Le premier match Trump-Biden, organisé mardi à Cleveland (Ohio), s’est révélé confus, avec un président interrompant sans cesse son adversaire démocrate et un modérateur, Chris Wallace (Fox News), qui peinait à recadrer le débat. Si Donald Trump, en bon orateur, showman patenté depuis son expérience de téléréalité avec The Apprentice et adepte de matchs de catch, aurait pu terrasser Joe Biden par épuisement à force de s’acharner sur lui, ce dernier a résisté aux coups. Il en a, du moins, donné l’impression.

Les noms d’oiseaux ont fusé. Pour Donald Trump, qui ne cesse de s’attaquer à la santé mentale de Joe Biden, le démocrate n’a «rien d’intelligent», il est une «marionnette de la gauche». Joe Biden a traité le républicain de «menteur», de «caniche de Poutine» ou encore de «raciste». Il a souligné que les Etats-Unis sont devenus «plus faibles, plus malades et plus divisés» avec lui, qu’il était le «pire président que le pays a jamais eu».

Dès les premières minutes, le démocrate lui a ordonné, agacé d’être sans cesse interrompu, de «la fermer» (Shut up, man!). Le ton était donné. «C’est difficile de placer un seul mot avec ce clown. Pardon, cette personne», a-t-il lâché quelques minutes plus tard.

«Tout le monde sait»

Deux autres débats auront lieu en octobre, et le 7, ce sont le vice-président Mike Pence et Kamala Harris, la colistière de Joe Biden, qui s’affronteront. Ces débats ont rarement une influence sur le scrutin, ils sont néanmoins suivis par des dizaines de millions de téléspectateurs. La pandémie due au coronavirus ayant amputé les Américains d’une véritable campagne et privé les candidats de la plupart de leurs meetings, ce premier débat a éveillé encore plus de curiosité. Mais force est de constater qu’il a tourné à la cacophonie générale, avec beaucoup d’invectives et peu de débats de fond, dans un contexte déjà électrique où les divisions de la société américaine sont plus exacerbées que jamais. Difficile d’imaginer les indécis avoir une idée plus claire à l’issue de ces 90 minutes de débat.

Cour suprême, Covid-19, situation économique, tensions raciales et intégrité des élections: les thèmes abordés méritaient plus de développements. Joe Biden a à plusieurs reprises ricané, mais aussi presque perdu ses nerfs. «Tout le monde sait que c’est un menteur», a-t-il asséné. Concentré, il avait les yeux rivés sur le modérateur et s’est souvent adressé aux électeurs américains face caméra. Il a rarement regardé Donald Trump. Peut-être avait-il l’expérience d’Hillary Clinton en tête, qui, dans un livre publié en 2017, décrit son deuxième débat face à Trump comme une expérience terrifiante. «Il me suivait où que j’aille, il me fixait des yeux, il grimaçait. C’était incroyablement gênant. Il me soufflait littéralement dans le cou. J’en avais la chair de poule», détaille-t-elle dans son ouvrage.

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Donald Trump, lui, fixait souvent son rival et a cherché tout au long du débat à faire les questions et les réponses – il esquivait la plupart du temps celles du modérateur –, à dépasser son temps de parole, sans respecter les règles imposées. Chris Wallace a dû hausser le ton jusqu’à lâcher: «Je n’aime pas faire ça, mais finalement, il faut que je fasse comme vous!»

«Pas avant des mois»

Que faut-il retenir de cette soirée? Donald Trump a expressément refusé de condamner les suprémacistes blancs. Pire, il a été jusqu'à appelé les Prouds Boys, un groupe patriote paramilitaire prônant la supériorité de la race blanche, à «reculer et à se tenir prêts» (Stand back and stand by). Ces derniers ont salué ces déclarations sur internet et en ont même fait leur slogan. Donald Trump n'a pas non plus voulu promettre, comme le demandait Chris Wallace, qu’il ne déclarera pas victoire avant la validation des résultats de l’élection. En lieu de cela, il a fait savoir qu'«on ne connaîtra peut-être pas les résultats avant plusieurs mois».

Joe Biden, de son côté, à part quelques hésitations et imprécisions, n’a pas commis de faux pas majeur comme espéré par son rival. Il a accusé Donald Trump de vouloir se débarrasser de l’Obamacare, réforme de l’assurance maladie lancée par Barack Obama, et de se nourrir du chaos engendré par les émeutes raciales. Il a aussi confirmé qu’il rejoindrait l’Accord de Paris sur le climat dénoncé par Donald Trump. Et a précisé que s’il était élu, il serait le «président des démocrates et des républicains».

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Il n’a en revanche pas beaucoup exploité les révélations explosives du New York Times sur les déclarations d’impôts de Donald Trump. Selon le journal, Trump n’a payé que 750 dollars en 2016 et 2017 en impôt fédéral sur le revenu, et zéro pendant dix ans, en déclarant plus de pertes que de gains. Le démocrate a joué la carte de la transparence en publiant quelques heures avant le débat sa déclaration de 2019. Il a payé près de 300 000 dollars, soit 31% du revenu déclaré par lui et sa femme. Mais durant le débat, il n’a commencé à évoquer le dossier qu’à la fin des deux minutes qui lui étaient octroyées. Chris Wallace a posé directement la question à Trump. Qui a noyé le poisson. Le président a affirmé payer des «millions de dollars de taxes», en restant très vague.

Les échanges ont été particulièrement vifs à propos du coronavirus, qui a déjà fait plus de 205 000 morts aux Etats-Unis. «Vous n’auriez jamais pu faire le travail que nous avons fait, vous n’avez pas cela dans le sang», a martelé Donald Trump, laissant entendre que Joe Biden, en voulant «garder le pays ouvert», aurait provoqué des «millions de morts». Il l’a également accusé de vouloir «détruire» le pays en soutenant les mesures de confinement. Comme attendu, Donald Trump s’en est aussi pris à la famille de Joe Biden, en attaquant Hunter Biden, au cœur de l’«affaire ukrainienne» qui lui a causé des sueurs froides et a provoqué son procès en destitution. Donald Trump a martelé plusieurs fois que Hunter Biden était très généreusement rémunéré en siégeant au sein du conseil d’administration de la compagnie gazière Burisma «sans rien connaître sur l’énergie», et qu’il aurait engrangé près de 3,5 millions de dollars. Blessé, le démocrate s’est mal défendu.

L’anecdote de l’oreillette

Avant le débat, Donald Trump, à la peine dans les sondages, y compris dans les Swing States capables de faire la différence, avait déjà cherché à déstabiliser son adversaire en laissait entendre qu’il pourrait avoir recours à des oreillettes pendant le débat. Et qu’il avait demandé des pauses. Joe Biden a dû démentir. Le président avait quelques jours plus tôt déjà lancé l’idée de le soumettre à un test antidopage. Une manière de dire qu’il avait besoin de stimulants ou de médicaments pour tenir le coup. Mais mardi soir, le seul énergisant dont s’est abreuvé Joe Biden était Donald Trump lui-même. Piqué au vif, le démocrate a bien compris qu’il ne devait pas baisser la garde un seul instant, et répondre à chaque coup. Pour Aaron Kall, professeur à l'Université du Michigan et surtout spécialiste des duels présidentiels, cité par l'AFP, ce débat restera comme «l'un des pires de l'histoire». Les deux prochains offriront-ils un spectacle plus décent? On est en droit d'en douter.