Elle tiendra bon. Droite. Ferme. Traumatisée bien sûr. Evidemment responsable. Mais pas coupable: «J’ai bien fait mon boulot de mère. Nous avons bien élevé notre fils. Nous lui avons inculqué les bonnes valeurs. Ce que nous avons raté, c’est son appel mystique au tournant de l’adolescence, la rupture qu’a constitué sa conversion à l’islam puis sa radicalisation. Pourquoi? Parce qu’elle s’est passée hors de chez nous. A nos portes parfois. Parce qu’il est difficile de voir quand la société, le système et les autorités, eux, préfèrent fermer les yeux. Et que votre enfant continue de vous dire: «Papa, Maman, je vous aime»»

Ce jeudi soir, sur le plateau de France 2 face au président François Hollande, Véronique Roy-Burin s’est promis de tenir pour lui. Pour Quentin. Pour ce fils parti à 22 ans pour un voyage sans retour au pays de l’Etat islamique. Parce que, comme elle l’avait expliqué au Temps à l’automne, avant d’apprendre son décès en janvier au bout d’un sms accompagné d’un testament griffonné reçus comme une rafale à l’heure du déjeuner: «Il restera toujours mon fils. Celui que nous avons vu grandir puis qui nous a irrémédiablement échappé. Parce que le monde, autour de nous, a basculé sans que l’on s’en rende compte».

Elle tiendra. Mais comment? De l’autre côté de la petite table de ce café-cantine d’une rue proche de l’Opéra, Véronique sait combien ce téléphone portable posé là, comme un témoin muet, a pu les faire souffrir, elle et Thierry, son mari d’origine haïtienne. Famille chrétienne. Education laïque. Musique et métissage. Le doigt s’arrête sur cet écran qu’un correspondant anonyme, au cœur de l’hiver, transformé en cercueil. Un premier message, écrit dans un français bancal, au nom de «l’Etat bâti sur le sang des martyrs». Puis un second, accompagné d’une lettre-testament, similaire à celle que toutes les recrues étrangères de Daech – l’Etat islamique – doivent rédiger puis signer à l’intention de leur famille. L’écriture de Quentin. Des phrases convenues, à l’évidence dictées. Deux numéros de «contacts» à joindre en cas d’urgence, dont celui de sa mère et un autre, dans un pays voisin de la France. Et l’adieu, écrit par avance. Epouvantable épilogue.

Quatre mois se sont écoulés depuis. Véronique vit. Elle a, tout comme son mari, conservé son travail. Leur fils aîné, installé en famille à Lausanne, leur renvoie heureusement l’image de cette famille «normale» qu’ils n’auraient jamais dû cesser d’être: «Je ne prétends pas être une victime poursuit-elle. Je veux juste que l’on ouvre les yeux, et c’est ce que je demanderai au président. Comment se fait-il qu’à Sevran, dans la commune de banlieue parisienne où nous résidons depuis 1991 et où nous avons tant de bons souvenirs, la mairie ait refusé si longtemps d’afficher le numéro de téléphone de «Stop Djihadisme», la campagne gouvernementale de lutte contre la radicalisation (pour laquelle elle avait accepté de tourner un clip vidéo en 2015)? Comment expliquer que l’éducateur musulman soupçonné d’avoir embrigadé mon fils, puis de l’avoir aidé à partir en Syrie, via Francfort puis la Turquie, ait pu continuer à se promener dans les rues de la ville jusqu’à son interpellation récente, et son placement en détention? Et que dire de ces chiffres: 14 djihadistes originaires de Sevran, dont huit ont trouvé la mort?». Les questions fusent, nourries par la détresse. L’affaire est devenue publique depuis que Véronique et Thierry ont décidé d’interpeller publiquement la mairie. Une salle de prière salafiste de la ville a enfin été fermée. La comparaison avec les arrangements électoralistes de la commune belge de Molenbeek s’est installée. Indifférence aux trafics contre paix sociale: «Le terrain est très glissant nuance un élu proche du maire de Sevran, Stéphane Gatignon, ex écologiste proche du PS. Accuser un élu local est chose facile. Mais au sommet, qu’ont ils fait jusqu’aux attentats de 2015 et à la proclamation de l’état d’urgence?»

Thierry sera ce soir dans le public lors de l’émission, réalisée en direct. Pas leur second fils, dont l’itinéraire personnel et professionnel tranche tant avec le déraillement du cadet disparu. Deux vies. Sur le visage de Véronique, entouré de cheveux blonds bouclés, la dureté de l’épreuve n’a pas encore laissé sa marque. Responsable publicitaire d’un magazine sur la santé, la mère de Quentin garde le sourire facile, la moue charmeuse, accompagnée de cette passion pour l’explication. Mais que comprendre et sur quoi s’appuyer lorsque, face caméra, François Hollande abordera inévitablement les bombardements des sanctuaires de l’Etat islamique qui, peut-être, ont enseveli son grand garçon? Aucun des messages envoyés par ce dernier de son vivant, au bout d’un alias impossible à identifier, ne parlait de combats, d’attaque suicide, de haine ou de martyr. Quand à sa fin lointaine, le mystère est encore plus complet: «Nous n’avons obtenu aucune information. Lorsque l’homme qui nous a annoncé sa mort a accepté de nous parler, dans un français manifestement du Maghreb, la conversation a fini en insultes. Nous ne pouvions pas comprendre». Puis le mur de l’administration s’est refermé. Pas de certificat de décès. Un deuil impossible. Une communauté musulmane méfiante, sauf quelques exceptions: «Des habitants musulmans de Sevran sont venus nous voir pour nous dire de tenir bon. Eux aussi veulent la vérité. Eux aussi ont peur pour leurs enfants que les gangsters salafistes menacent. Trop, en revanche, se satisfont de la loi du silence. Dénoncer le fanatisme criminel, ce n’est pas trahir le Coran».

Maternelle tragédie. «Notre fils ne s’est pas auto-radicalisé comme certains aimeraient nous le faire croire. Il a croisé le chemin de prédicateurs. Sa vulnérabilité a été instrumentalisée» explique celle que ses inévitables erreurs de mère dévorent à petit feu, attisé par l’inévitable climat de suspicion ambiant. Le «certificat de baptême islamique» de Quentin, à Aubervilliers, près de Sevran, n’est-il pas brandi par certains édiles pour se dédouaner? Triste. «Ils devront sans doute partir de ce quartier et de cette ville pronostique un voisin. Chaque rue, chaque place, chaque pavé leur renvoie l’image de ce qui a raté». Avant l’intervention télévisée de François Hollande, le premier ministre français Manuel Valls a tonné, réaffirmant que «le salafisme est en train de gagner la bataille idéologique et culturelle de l’islam en France», et qu’il faut donc «protéger les musulmans de cette idéologie». Prise de conscience? Début d’une vraie contre-offensive? Ce 14 avril, la maman de Quentin se battra, quoi qu’il en coûte, devant les caméras. Demain, son garçon disparu aurait eu 24 ans.