De Mohammed Atta, le chef des commandos du 11 septembre, les Américains ne connaissaient jusqu'à présent que le regard brûlant et le visage émacié. Jeudi, pour la première fois, ils ont entendu sa voix, à peine audible. Le Boeing d'American Airlines, dont il venait de prendre le contrôle avec quatre complices après le décollage de Logan-Boston, commençait son virage vers New York. Atta s'est adressé aux passagers par les haut-parleurs de bord, et le contrôle aérien a enregistré sa voix. «Nous contrôlons plusieurs avions. Restez tranquilles et tout ira bien. Nous retournons à l'aéroport.» Un peu plus tard, l'Egyptien a renouvelé sa menace: «Si vous essayez de faire un geste, vous mettrez en danger vous-mêmes et l'avion. Restez calmes.»

Cette voix d'outre-tombe a été diffusée par surprise dans le grand auditoire de Washington où la Commission du 11 septembre tenait ses dernières auditions publiques, avant de remettre son rapport final en juillet. Des parents des victimes, dans le public, écoutaient médusés cette condamnation à mort déguisée. Et ils hochaient la tête en apprenant la pagaille qui a régné, ce mardi matin-là, sur les ondes de ceux – contrôleurs civils ou officiers de l'armée de l'air – qui auraient été seuls en mesure d'entreprendre quelque chose. La Commission a récolté tous ces échanges affolés et désorientés, mais elle conclut que rien, humainement, ne pouvait être fait contre cette attaque inouïe. Le général Richard Myers, chef de l'état-major général, a admis que l'armée et le pays ont affronté «beaucoup de fantômes» ce jour-là. Le North American Aerospace Defense Command avait été conçu pendant la guerre froide, et il a été ensuite réduit. Le démocrate BenVeniste a quand même demandé aux généraux pourquoi d'autres plans n'avaient pas été étudiés: après tout, depuis quelque temps, l'utilisation d'avions de ligne comme missiles était une hypothèse. Le projet d'Al-Qaida, en 1995, de s'emparer d'une douzaine d'appareils en Asie pour les détruire en vol était connu.

Au moment où Atta parlait, le 11 septembre, George Bush écoutait des enfants dans une école élémentaire de Floride. Quand on lui a parlé de la première tour du World Trade Center, il a cru à un accident provoqué par un petit avion. Dick Cheney était à Washington, très vite dans un bunker. Après avoir conféré avec le président, il a donné l'ordre à l'armée de détruire en l'air les avions de ligne. Et, peu après, il a informé Donald Rumsfeld que son ordre avait été exécuté, et que deux avions sans doute avait été abattus.

Il n'en était rien, bien sûr. La transmission des informations de la FAA (aviation civile) au Norad était chaotique. Les militaires n'ont pas su, avant la fin de la tragédie à New York et à Washington, qu'un quatrième avion avait été détourné. Des chasseurs F-15 ont bien décollé pour tenter d'intercepter le vol 11 de Atta. Mais l'ordre leur a été donné quarante secondes avant le choc du Boeing contre la première tour. Quant au vol AA 77, qui a visé le Pentagone, le contrôle aérien a perdu sa trace au moment où il changeait de direction avant de plonger vers sa cible. Quand le contact a été rétabli, l'ordre d'intervenir a été donné à un cargo militaire. Il a vu le Boeing, mais il n'était pas armé. De toute manière, si un avion de ligne avait été abattu, on imagine les polémiques qui, depuis près de trois ans, agiteraient l'Amérique.

La Commission a par ailleurs confirmé que le quatrième appareil, le vol UA 93, s'était bien écrasé dans un champ de Pennsylvanie à la suite d'une révolte de l'équipage contre les pirates. Son objectif, pense la Commission, était le Capitole (où siège le Congrès), et non la Maison-Blanche. Cette information a été donnée par Ramzi Ben al-Shibh, qui aurait dû être le vingtième pirate, mais n'avait pas obtenu le visa américain. Al-Shibh a été arrêté au Pakistan, comme Khalid Shaikh Mohammed (surnommé KSM), le coordonnateur du quadruple attentat sous les ordres de Oussama ben Laden. Les informations très précises que donne la Commission sur la préparation de l'opération viennent de ces deux hommes, détenus dans un lieu secret, et interrogés. On ne sait pas comment. Sauf que KSM a subi le supplice de la baignoire, et que tout le monde n'est pas convaincu par la crédibilité des renseignements ainsi arrachés.