Lire aussi: Matteo Renzi joue l'avenir de l'Italie

Giuliano Da Empoli connaît bien Matteo Renzi. Témoin de son irrésistible ascension, il a été son adjoint à la culture à la mairie de Florence, puis un de ses conseillers politiques. Il dirige aujourd’hui le think tank Volta, entre Bruxelles et Milan et vient de publier «Le Florentin, l’Art de gouverner selon Matteo Renzi» (Ed. Grasset).

Le Temps: Ce dimanche, pour Matteo Renzi, c’est un peu quitte ou double. C’est un pari conforme à ce vous savez de lui?

Giuliano Da Empoli: La marche de Matteo Renzi a toujours eu un caractère de défi contre le reste de la classe dirigeante. Le référendum, c’est un peu l’aboutissement d’un parcours qui, dès les premières primaires pour la mairie de Florence puis les primaires pour le Parti démocrate, a toujours obéi à cette sorte de mode opératoire. Ce référendum a pourtant des particularités qui risquent de mettre à mal ce système qui a si bien fonctionné pour lui jusque-là.

– Matteo Renzi semble avoir péché par orgueil en liant son propre destin politique au résultat du référendum. Se croyait-il invincible?

– Quand ce projet d’un référendum a pris corps, sa popularité au sein de l’opinion publique était plus importante. Mais surtout, je pense qu’il a imaginé – ce qui était correct – que la réforme institutionnelle en soi allait être plutôt populaire. Ces réformes de la Constitution étaient souhaitées par une majorité de la classe politique, et on a cherché à les réaliser depuis des années. Elles passent aussi par une réduction des coûts et par une simplification politique que la population italienne espérait. Matteo Renzi était donc convaincu qu’une large majorité des électeurs se rangerait derrière la réforme prônée par le référendum. Mais ce qu’il n’avait pas prévu, en effet, c’est que cette consultation se transforme en un référendum sur son gouvernement.

Il a certes contribué à ce phénomène en posant la question de la survie de son gouvernement. Mais cela se serait passé de toute façon. Lorsque vous organisez un référendum, vous savez la question que vous posez, mais vous ne savez pas la question à laquelle les électeurs vont répondre… Même s’il n’avait pas mis son gouvernement sur la balance, le vote se serait transformé en un vote pour ou contre Renzi. C’est ce qui se passe habituellement dans ces cas-là, comme c’est arrivé en partie pour le Brexit. Il n’y a pas vraiment d’échappatoire.

– Certains en viennent aujourd’hui à remettre en cause l’instrument même du référendum…

– En Suisse, vous êtes bien placé pour savoir que ces consultations ont certes leurs faiblesses et leurs inconvénients mais cela reste un instrument démocratique important. Aujourd’hui, un peu partout, des gens commencent à se poser des questions sur la pertinence de ces instruments démocratiques, allant jusqu’à remettre en cause les résultats d’élections. Moi je crois plutôt en la pédagogie, en une manière de faire de la politique qui permette au meilleur de gagner. Je pense que l’utilisation du référendum en Italie a été importante pour l’évolution de la société. Pensez aux grands référendums sur le divorce et sur l’avortement qui se sont déroulés dans les années 70. Si le «non» gagne ici – ce que je ne souhaite pas du tout – ce ne sera pas une raison pour remettre en cause le principe même du référendum.

– La galaxie des partisans du «non» est très vaste. Elle ne se réduit pas à une poignée de fous furieux?

– Bien sûr, certains des arguments avancés pour le «non» sont totalement légitimes. Cette «galaxie» que vous évoquez va effectivement de l’extrême-gauche à l’extrême-droite en passant par toute la vieille classe dirigeante des dernières années, de Massimo D’Alema à Silvio Berlusconi, jusqu’au mouvement populiste 5 Etoiles et à la Ligue du Nord. Chacun d’entre eux a des arguments différents et même opposés, pour contester la réforme, mais il y a une chose sur laquelle ils sont tous d’accord: c’est d’abattre Matteo Renzi.

– L’un des arguments, c’est de dire que cette réforme va ouvrir la voie à une plus grande concentration de pouvoir et donc à un risque accru de dérives populistes…

– Ça, c’est un malentendu. La réforme constitutionnelle prévoit une réduction du pouvoir du Sénat, avec sa transformation en une chambre des régions, un peu à l’image de la France ou de l’Allemagne. Le projet dont vous parlez, qui consiste à renforcer le poids du gouvernement et de la majorité existe bel et bien, mais dans une loi électorale qui n’est pas l’objet du vote de dimanche. Il s’agirait là d’introduire une sorte de «prime» au parti qui obtiendrait plus de 40% des suffrages. Or cette loi, qui reprend un projet antérieur jugé inconstitutionnel, suscite tellement de questions qu’il y a déjà un accord, y compris de Renzi lui-même, pour la modifier encore. Il y aura donc une nouvelle loi qui sera votée ces prochains mois. C’est un malentendu, qui s’est progressivement installé et qui est utilisé par les opposants à la réforme.

– Renzi, avec ses méthodes, est apparu comme une sorte d’antidote au populisme instillé pendant vingt ans par Silvio Berlusconi. Mais lui-même est passé maître dans l’art de manier un certain populisme…

– L’Italie a une très longue expérience en la matière. Elle a été une sorte de laboratoire avec la Ligue du Nord, Berlusconi, puis Beppe Grillo aujourd’hui. C’est vrai que Renzi est une sorte d’antidote potentielle. Le personnage est un hybride entre un homme politique traditionnel qui vient d’une grande force du centre gauche italien et quelqu’un qui utilise aussi cette énergie et cette rage qui se dégage des opinions publiques, en Italie et ailleurs, contre les élites et l’establishment. Mais au lieu de porter ce mécontentement dans la direction de propositions extrêmes de fermeture ou de xénophobie, il a essayé au cours de ces années de l’utiliser pour aller dans le sens des réformes et de l’ouverture. Aujourd’hui, je pense que l’on ne peut pas faire de politique en Europe si l’on ignore cette violente poussée anti-système. Renzi est probablement le seul homme politique qui ait réussi à récupérer cette force qui pousse vers les extrêmes pour en nourrir une proposition de gouvernement. Comme on le voit maintenant, c’est un exercice très périlleux. Mais ce qui ouvre la porte au populisme, c’est l’immobilité, c’est l’incapacité de nourrir des réformes. Donc, à mon avis, il n’y a pas d’autre salut. Il faut réformer nos systèmes car le risque populiste n’est plus une menace, mais une réalité, comme viennent de le démontrer les Etats-Unis.

– Quitte à utiliser les mêmes armes?

– On ne peut pas gagner en restant dans l’indignation. La gauche italienne est restée pendant vingt ans dans cette posture de dénonciation en ne réussissant qu’une chose: assurer une domination totale de Berlusconi. Renzi est dans une posture différente. Il a intégré la leçon de cette période, en tâchant de répondre à la mauvaise humeur, voire à la rage d’un électorat qui est aujourd’hui beaucoup plus volatile, beaucoup plus nerveux, et qui est malheureux de sa situation du point de vue économique. Il s’est fixé comme objectif de reconquérir une partie de cet électorat qui votait pour Berlusconi, car c’était-là le seul moyen d’obtenir une majorité en Italie. Mais sa direction a été très différente. On peut parler du budget de la culture qui a été augmenté de 30% pendant ces deux années et demi, de la loi contre la pauvreté, des taxes votées en Italie avec quinze ans de retard sur beaucoup d’autres pays.

De même, sur le plan européen, Matteo Renzi a critiqué l’Union européenne, mais surtout sur ses deux insuffisances d’aujourd’hui, face à la crise des migrants et sur sa politique économique et la crise de l’euro. Renzi, qui est un europhile convaincu, constate que l’Europe n’a pas encore eu le sursaut nécessaire face aux défis qui lui sont posés. C’est donc une critique qui prend la direction opposée des antieuropéens et des populismes façon Brexit ou façon Viktor Orban.

Lire aussi: Un «non» pour écarter Matteo Renzi