Portrait

Matthieu Gallet, itinéraire d’un séducteur

Devenu l’ennemi numéro un des syndicats de Radio France, Matthieu Gallet a sans doute trop cru que les résultats pouvaient être obtenus à angles droits, dans une maison ronde où tout est labyrinthe

Propulsé à la tête de Radio France à 37 ans, Mathieu Gallet surfait sur le succès

Une ascension hors norme, vite essorée dans le labyrinthe du service public français

Ses détracteurs ont appris à guetter ce moment. Lorsque, soudain, le beau masque se fige. Lorsque les formules vite lâchées, limite camouflet, remplacent d’un coup les phrases dentelées. Dans tous les postes qu’il a occupés avant d’être propulsé, en février 2014, à la tête du mastodonte Radio France, Mathieu Gallet a trébuché sur ces instants de vérité, quand l’art de la séduction laisse place aux répliques sans appel, dites avec une expression d’infinie lassitude. Comme pour mieux dire: «A quoi bon s’opposer à moi? Je finirai de toute façon par l’emporter.»

Le dernier de ces instants a eu lieu mercredi à Paris à l’Assemblée nationale. Mathieu Gallet s’y était déplacé pour être auditionné par les élus en compagnie de son homme de confiance et adjoint, arrivé avec lui à Radio France, lors de sa prise de fonction en mai 2014: Frédéric Schlesinger, directeur aux antennes et aux programmes.

Une heure durant, les parlementaires français avaient occupé le terrain, soulignant – surtout à gauche – le déficit de dialogue social et de «respect» dans l’entreprise, depuis le début de son mandat. Gare: «Je sais dire bonjour. Je sais saluer les gens dans un ascenseur. J’ai été, je crois, bien élevé lors de mon enfance à Villeneuve-sur-Lot», a riposté le PDG de Radio France, patron de 4500 collaborateurs et de six chaînes de radio: France Inter, France Culture, France Musique, le réseau des France Bleue, FIP à Paris et la radio jeune Le Mouv’. Puis de ponctuer plusieurs interventions d’un «Ça va quoi! Ce qu’on me reproche ne tient pas debout!»

Il faut avoir du cran pour s’opposer à celui que la presse française a surnommé «Bel-Ami», du nom du héros romantique de Guy de Maupassant, et dont plusieurs syndicats de la «Maison Ronde» exigent maintenant le départ ou la mise sur la touche, via la nomination d’un médiateur par le Ministère de la culture, après plus de vingt jours de grève. Car Mathieu Gallet, chemise blanche impeccable brodée à ses initiales sur un physique qui lui valut d’être élu «homme de médias le plus sexy de France» par le magazine gay Têtu en 2014, joue avec brio dans tous les registres. A l’aise avec les chiffres. Doué pour repérer qui, dans le millefeuille étatique français, pourra servir au mieux ses intérêts. Avec, toujours, ce coté «dandy-rock» soigné, à la fin des années 90, comme proche collaborateur du metteur en scène américain de théâtre Bob Wilson, puis dans le giron de Canal +, et enfin, aux côtés de Frédéric Mitterrand, ministre de la Culture, entre 2009 et 2010.

A la fin du XIXe siècle, Maupassant avait hissé son Bel-Ami au sommet du pouvoir parisien grâce aux influences féminines conquises par son physique et sa capacité à se rendre indispensable. Mathieu Gallet, lui, est davantage connu pour avoir verrouillé de solides amitiés masculines tout au long du parcours qui l’a mené de l’Institut d’études politiques de Bordeaux au cabinet du ministre chargé du commerce extérieur François Loos (2005-2007), puis aux somptueux bureaux du Ministère de la culture donnant sur le Palais Royal.

Ni énarque, ni polytechnicien, ni ingénieur des Mines (les trois filières «royales» de l’élite française), cet enfant du Sud-Ouest, produit de la méritocratie républicaine, apprend vite à rédiger bref, à parler concis et à satisfaire ses «parrains»: «Sa force est d’avoir toujours obtenu de bons résultats, explique un cadre de l’Institut national de l’audiovisuel (INA, les archives de la TV), qu’il présida de 2010 à 2014 et quitta avant la fin de son mandat pour être propulsé à Radio France. C’est un bon patron. Sauf qu’il donne souvent l’impression de se servir lui-même, plus que de servir l’institution.»

On aimerait voir, dans le duel aux couteaux entre ce jeune PDG (dont l’allure insolente n’est pas sans rappeler celle d’Alain Delon) et les syndicats de Radio France, un conflit de culture, de génération ou de modèle. Pas sûr. Ses débuts, entre mai 2014 et début 2015, n’ont pas été cataclysmiques, même si les fans de Daniel Mermet, l’animateur culte de «Là-bas si j’y suis» sur France Inter, le vouent aux gémonies pour avoir évincé sans ménagement ce chantre de l’altermondialisme.

«Je suis convaincue qu’un faux pas a eu lieu. Quand? Comment? Il y a sans doute eu un ratage», explique l’ancienne présidente de la maison, Michèle Cotta. On connaît le fond de l’histoire: un service public confronté à un déficit aggravé que l’Etat français refuse désormais de combler; une tutelle cynique qui refuse de trancher dans le vif (Radio France a sur les épaules deux orchestres symphoniques, un chœur, une maîtrise, plus un chantier ultra-couteux de rénovation de son siège inauguré en 1963); une inquiétude maladive des musiciens, techniciens, producteurs et journalistes, dont les statuts protégés s’étiolent à grande vitesse, un scandale attisé par les révélations du Canard Enchaîné sur le coût de rénovation de son bureau présidentiel aux parois en palissandre… «Le bureau, il n’y est pour rien! J’y ai travaillé. Vous touchez le moindre meuble et cela coûte des milliers d’euros! En plus, les travaux avaient été décidés avant son arrivée, rétorque Michèle Cotta. Son erreur en revanche est de n’avoir pas compris que dans cette maison de radio, on ne peut pas présider sans écouter et cela prend énormément de temps.»

Or Mathieu Gallet avait promis d’aller vite au Conseil supérieur de l’audiovisuel (CSA), qui l’a nommé l’an dernier pour bien signifier son indépendance vis-à-vis de l’Elysée, que son prédécesseur, le journaliste charmeur – et bien peu gestionnaire – Jean-Luc Hees, assiégeait pour être reconduit: «Gallet n’a pas compris qu’ici, on n’arrête jamais de dialoguer et de négocier, confirme une ancienne grande voix de France Inter. Il s’est raidi après avoir présenté son plan d’économies validé par le gouvernement. Or à Radio France, seules les échines souples durent. L’architecture de la Maison est ronde. Nos bureaux sont des labyrinthes. Sauf à l’époque des purges gaullistes de l’ORTF, en 1968, nous n’avons jamais marché droit.»

Comment d’ailleurs, Mathieu Gallet ne l’a-t-il pas compris, lui qui, le 5 janvier dernier, est resté en studio aux côtés de François Hollande venu répondre aux auditeurs. Deux mondes. Un «président normal» qui, toujours, cherche à arrondir les angles. Et lui, l’ambitieux trentenaire que Frédéric Mitterrand cachait même à Nicolas Sarkozy, de peur que l’ex-chef de l’Etat ne prenne ombrage de sa volonté de le nommer à l’INA. Et comment croire que Radio France, où la musique moderne de Pierre Boulez est une quasi-religion pour les orchestres, puisse être réformée sans dissonances?

Frédéric Mitterrand avait surnommé son collaborateur «Tancrède». Sans préciser s’il s’agissait de l’amoureux exilé de l’opéra de Rossini, ou de Tancrède de Hauteville, le chef de guerre qui assiégea Jérusalem durant la première croisade. Séduction. Amour. Guerre. Violence. Comme si, pour ce portraitiste né qu’est l’ex-ministre de la Culture, l’itinéraire de l’enfant gâté Mathieu Gallet semblait voué, d’une façon ou d’une autre, à buter un jour sur un mur d’ennemis et de ressentiments.

«Son erreur est de n’avoir pas compris qu’ici, on ne peut pas présider sans écouter»

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