A une vingtaine de minutes d’Atlanta, le district de Gwinnett, 850 000 habitants, très républicain, cultive les paradoxes. A l’image de la Géorgie, Etat du Sud profond au lourd passé ségrégationniste, il offre de bonnes conditions d’implantation pour les entreprises. De nombreuses sociétés y ont établi leur siège. Grâce aux Jeux olympiques organisés par la capitale de la Géorgie en 1996, l’économie a connu un essor considérable. La Grande Récession de 2008-2009 a toutefois laissé des traces durables. La petite ville de Norcross exhibe fièrement ses villas cossues qui illustrent un succès économique indéniable. Non loin du centre, une voie de chemin de fer délimite deux mondes. D’un côté, l’opulence de multinationales et de leurs employés bien rémunérés. De l’autre, la précarité de celles et de ceux qui luttent chaque jour pour se nourrir et se loger. L’expression américaine «être du mauvais côté des rails» semble bien traduire le sentiment d’échec qui anime des dizaines de personnes attendant dans la pénombre de novembre l’ouverture des portes du Norcross Cooperative Ministry Greg Ellis Center, une ­organisation à but non lucratif d’assistance aux démunis.

Falisha Lucas, tatouage sur le coup, vient de sortir de prison où elle a été incarcérée pendant dix jours pour avoir commis un acte répréhensible. Elle n’en dira pas plus. «En raison de mes antécédents pénaux, je ne trouve pas de travail. C’est comme si j’étais la pire personne au monde. J’ai commis des erreurs, mais on doit me donner une chance.» Cette Afro-Américaine de 34 ans, née dans le South Side de Chicago, est aujourd’hui seule avec ses deux enfants de 17 et 15 ans. Après avoir fâché son propriétaire, elle n’a plus de toit. Elle est venue demander de l’aide en urgence. Vivant au-dessous du seuil de pauvreté, elle ne perd pas la foi: «Ces périodes difficiles me rendent plus forte. Ce n’est pas comme les riches. J’ai appris les techniques de survie.»

Dans les bureaux du Greg Ellis Center, où est suspendue au mur une sculpture baptisée «Que pasa? (Que se passe-t-il?)», plusieurs volontaires parent au plus pressé. Shirley Cabe est au four et au moulin. Une famille vient d’arriver. N’ayant pas de lits à disposition, la responsable du centre appelle d’urgence différents hôtels pour la loger en utilisant des bons obtenus grâce à des dons. «Il y a beaucoup de mères de famille seules, qui ont subi des violences domestiques, qui ont perdu leur logement. La plupart des visiteurs n’ont pas d’assurance maladie. Preuve que la précarité est bien présente: dans une école primaire proche, 90% des élèves bénéficient du programme de repas gratuits.»

Le phénomène touche tous les Etats-Unis. La seule région métropolitaine d’Atlanta a vu le nombre de pauvres (revenu de 11 000 dollars par an pour un individu, 23 000 pour une famille de quatre personnes) augmenter de 122% de 2000 à 2010, affichant la plus forte précarisation en zone périurbaine du pays. Un vrai basculement. Jusqu’ici, les régions périphériques étaient plutôt l’apanage des citoyens aisés et blancs. Aujourd’hui, les villes retrouvent de leur vigueur. En une décennie, la pauvreté a augmenté de 5,9% dans les «suburbs» alors qu’elle n’a crû que de 1,7% dans les villes. Midtown, à Atlanta, est désormais l’endroit privilégié des «hipsters» (jeunes branchés). Dans le même temps, si la population de la Géorgie a connu une croissance de 1,48% entre 2009 et 2011, le nombre de sans-abri a bondi de 6,2%. Un enfant sur quatre en Géorgie (28,8%) vit dans un ménage menacé par l’insécurité alimentaire. A New York, un demi-million d’enfants est en déficit alimentaire.

Professeur à l’Université Washing­ton à Saint-Louis, Mark Rank dresse un constat alarmiste. Plus de 40% des Américains entre 25 et 60 ans, explique-t-il, vivent au moins un an dans la pauvreté au cours de leur vie. «Même si la pauvreté reste fortement stigmatisée, elle est devenue un phénomène courant, précise le professeur. Notre taux de pauvreté est environ le double du taux européen.»

Les causes de la pauvreté sont multiples et imbriquées. Perte d’emploi, problèmes de santé sans couverture médicale, saisie immobilière et surtout bas salaire. Directeur dans le district de Gwinnett d’Impact Group, l’une des centaines d’organisations à but non lucratif qui combattent la précarité, Tom Merkel met en garde contre les clichés. Pour cet ex-haut responsable des hypothèques à General Electric, qui a décidé d’arrêter de courir après le «tout-puissant dollar» pour venir en aide à ses concitoyens, le sans-abri fut longtemps un homme dans la quarantaine avec des problèmes d’alcool, de toxicomanie ou de santé mentale. «Ça a changé. Les sans-abri sont surtout de jeunes mères célibataires, parfois battues, avec plusieurs enfants quelquefois de pères différents. La moyenne d’âge des sans-abri ici est de 6 ans.»

Ni démocrate ni républicain, Tom Merkel est néanmoins rétif à l’aide sociale accordée sans contrepartie. Pour lui, moins l’Etat s’en mêle, mieux c’est. «Nous visons à responsabiliser nos «clients». En venant, ils doivent avoir un emploi ou être en passe d’en avoir un et accepter un plan strict: épargner 10% de leur revenu, consacrer jusqu’à 30% au loyer, suivre des cours de gestion de leurs finances. Impact Group, financé à 20% par l’Etat fédéral et à 80% par des dons privés, enregistre des résultats étonnants: «90% de nos clients sortent de la pauvreté», souligne Tom Merkel. Certaines attitudes surprennent néanmoins le directeur d’Impact Group: «Je vois arriver des gens qui ont perdu leur travail alors qu’ils gagnaient 600 000 dollars par an. Ils n’ont rien épargné et sont fortement endettés. Comme ils ont longtemps payé des impôts, ils estiment que l’aide de l’Etat leur est due.» Le grand défi, poursuit Tom Merkel, c’est de responsabiliser les gens. «Mais notre société a beaucoup changé. Les gens veulent obtenir tout tout de suite. Ce n’est pas sur de tels principes que les Etats-Unis ont été fondés.»

Kiara Tate, 15 ans, étudiante à la Norcross High School, le collège du coin, n’a jamais eu le privilège de l’aisance. Dans un Burger King proche, elle refait le monde avec ses amies Tamia Banks et Tebrianne Jones. A l’âge de 7 ans, elle a passé deux mois dans un foyer pour sans-abri. «C’était dur. Il fallait parfois se lever à 4 heures du matin», se souvient-elle. Elle raconte comment les gens sans travail à Norcross sont appelés des «J», des junkies. Elle n’en salue pas moins les efforts du président Barack Obama pour aider la classe moyenne. «Il vient d’en bas, il sait de quoi il parle. Quand Mitt Romney (l’ex-adversaire d’Obama lors de la présidentielle) parle de classe moyenne, de qui parle-t-il? Nous, nous sommes tout au fond.» Tamia, remontée, renchérit: «Pour lui, nous sommes de la pourriture.»

A Sandy Springs, la périphérie aisée du nord-est d’Atlanta forte de 100 000 habitants, deux femmes âgées, Blanches, Anne Morgan, 92 ans, et Barbara Gretts, 82 ans, incarnent la classe moyenne argentée. Elles viennent faire un don pour la première fois au Community Assistance Center (CAC). Un geste nécessaire, affirme la seconde: «J’ai été bénie. Dieu a été bon envers nous. Il est temps de partager.» A deux pas de là, Linda, une bénévole, a amené un bus entier de personnes âgées, particulièrement touchées par la pauvreté, afin qu’elles puissent recevoir des provisions pour finir le mois.

Directrice du Community Assistance Center, Tamara Carrera a un regard empathique sur les 800 familles qui bénéficient des bons soins de son organisation. Elle se montre plus critique sur l’économie américaine. Le salaire minimum de 7,25 dollars au plan national (les Etats peuvent être un peu plus généreux) ne suffit pas. «Il faut entre 16 et 20 dollars de l’heure pour vivre ici. Les gens ont donc deux à trois boulots. Certaines familles, où parents et enfants vivent entassés les uns sur les autres, se voient contraintes de louer une chambre.»

«Le paradoxe, poursuit Tamara Carrera, c’est que ces gens jouent un rôle central dans la communauté en exerçant des activités essentielles, mais peu valorisées. Ils doivent pourtant aller vivre ailleurs. Les loyers sont au minimum de 900 dollars pour un deux-pièces. Inabordable quand on gagne 1200 dollars par mois.» Fait aggravant: l’Etat social aux Etats-Unis est beaucoup moins généreux qu’en Europe. «Ce qui permet au pays de survivre, c’est l’incroyable culture de philan­thropie des Américains», relève Tamara Carrera, dont l’organisation est née d’une action conjointe de membres de l’Eglise chrétienne et d’une synagogue. «Des organisations à but non lucratif comme la nôtre, conclut-elle, sont souvent beaucoup plus inventives que l’Etat. Mais elles ne comblent pas l’absence de filet social dans certaines régions du pays.»

«Ces périodes difficiles me rendent plus forte. Contrairement aux riches, j’ai appris les techniques de survie»