Il fait un temps à ne pas laisser un général allemand dehors. Et encore moins un ministre de la Défense. Peter Struck, 61 ans, moustache blanche et cravate rouge, saute désormais sur tous les fronts pour réorganiser la défense de la Bundeswehr. Alors que pleuvent les accusations de mauvais traitements, voire de torture, utilisés pour entraîner les recrues, il lui faut faire face à la grogne des Länder et des communes touchés par la suppression annoncée d'une centaine de bases et d'installations militaires, d'ici à 2010, avec à la clef la perte de quelque 40000 emplois.

Confrontée à de nouvelles tâches, l'armée allemande doit à la fois trouver de nouvelles méthodes d'entraînement et revoir son implantation territoriale. La gauche a également relancé le débat sur la suppression de l'obligation de servir, ce qui contribue encore à désorienter l'armée.

Ces prochains jours, les annonces de mauvais traitements contre des soldats vont encore se multiplier un peu partout dans les casernes. C'est que Peter Struck a exigé une enquête complète auprès de toutes les unités de l'armée pour connaître l'étendue de la gangrène et trancher d'un coup.

Tout est parti de la caserne de Coesfeld, en Rhénanie-Westphalie, début novembre, lorsqu'un officier a entendu parler de pratiques d'entraînement plutôt inquiétantes mises en œuvre, en juin déjà, par un officier et des sous-officiers. A l'issue d'un exercice de nuit, une septantaine de recrues auraient été soumises à des brutalités et de mauvais traitements, enfermées dans une cave, enchaînées, arrosées de seaux d'eau et, pour une partie du moins, soumises à des chocs électriques légers. La scène aurait été filmée et photographiée. Choc dans l'opinion qui croyait l'armée allemande protégée d'une telle mentalité. Une enquête a été ouverte contre un capitaine et une trentaine de sous-officiers.

C'est, en moins violent, le scénario d'Abou Ghraib renouvelé par un officier persuadé d'avoir à entraîner ses troupes à résister à des prises d'otages. En réalité, les soldats ainsi maltraités ne font pas partie d'une compagnie d'élite susceptible d'être confrontée à de tels actes. De toute manière, simulacre ou pas, «un soldat allemand ne torture pas», s'est empressé de préciser Peter Struck, qui a ajouté que les auteurs de tels actes n'avaient pas leur place dans l'armée.

Depuis, alors que Peter Struck a ordonné une enquête générale, quatre cas au moins, à l'encontre de dizaines de soldats voire de réservistes, ont été recensés dans d'autres casernes du pays, suivant plus ou moins le même schéma: attaque par des terroristes albanais ou afghans, séquestration et violences. Même si les recrues ne se sont jamais plaintes, l'armée allemande ne peut se permettre la moindre dérive éthique. Armée de conscription, elle est surtout une armée de citoyens et, comme telle, étroitement surveillée par les politiques.

L'armée allemande est d'ailleurs sous le coup d'une enquête parlementaire pour déterminer son rôle dans les émeutes du mois de mars au Kosovo, qui avaient fait 19 morts et qu'elle n'avait pu empêcher. Le manque de formation pour de telles opérations de police, les carences du renseignement ont été ainsi mis en évidence.

L'attribution de nouvelles tâches, notamment les engagements à l'étranger, et la transformation de l'armée allemande d'armée de masse en «forces d'intervention rapide», «forces de stabilisation» et «forces de soutien», mais aussi les mesures d'économies obligent l'armée à revoir également son implantation territoriale. Quelque 26 milliards d'euros d'économies, dont les deux tiers au détriment de l'armée de terre, sont exigés du Ministère de la défense d'ici à 2010.

Compensations exigées

Il faudra donc réduire l'armée de 35 000 hommes pour ramener les effectifs à 250 000. La Bundeswehr, qui gère 630 bases, casernes et lieux d'entraînement, devra donc fermer une centaine de sites, entraînant la suppression de 40 000 emplois. Dans les régions touchées, en Bavière, Rhénanie-du-Nord, Rhénanie-Westphalie, Schleswig-Holstein, l'opposition des pouvoirs locaux est forte, et l'on exige des compensations de l'Etat. Qui, de toute manière, n'a pas les moyens d'y donner suite.