Près de 400 tonnes d'explosifs, forcément, ça fait du bruit. Et la dernière semaine de la campagne offre une formidable caisse de résonance. Après s'être saisi de l'affaire d'Al-Qaaqa lundi (LT du 26.10.04), John Kerry ne lâche plus le morceau. Mardi dans le Wisconsin, il a accusé George Bush d'avoir «failli à ses obligations fondamentales de commandant en chef» et d'avoir démontré une «incroyable incompétence» en ne faisant pas protéger ce site militaire (à une quarantaine de kilomètres au sud de Bagdad), principal dépôt d'explosifs puissants: HMX et RDX, qui entrent dans la composition du C4 et du Semtex, ou peuvent être utilisés comme déclencheur dans une arme nucléaire.

La Maison-Blanche est sur la défensive, non pas tellement sur le réalité du pillage d'Al-Qaqaa, que sur son mutisme depuis des mois, et surtout depuis la mi-octobre. Mohamed El-Baradei, le directeur de l'Agence internationale de l'énergie atomique (AIEA), a informé lundi le Conseil de sécurité qu'il avait été averti par le gouvernement irakien, le 10 octobre, de la disparition de 215 tonnes de HMX et de 156 tonnes RDX. L'administration américaine était au courant de cette démarche depuis le 15 octobre en tout cas. Elle espérait de toute évidence que le silence sur cette affaire serait conservé jusqu'au 2 novembre.

Scellés retirés

Al-Qaaqa était sous la surveillance de l'AIEA depuis 1991, parce que le site était partiellement consacré à la recherche nucléaire. Des scellés avaient été posés sur les bunkers contenant les explosifs, et ils étaient régulièrement visités. En janvier 2003, après une absence forcée de cinq ans, les inspecteurs sont retournés sur le site, puis une dernière fois à la veille de la guerre. Les scellés étaient toujours en place, mais 32 tonnes d'explosifs avaient quand même disparu. Les Irakiens ont expliqué qu'ils en avaient eu besoin pour des travaux publics.

Le 10 avril, un jour après la chute de Bagdad, les parachutistes de la 101e Division sont arrivés à Al-Qaaqa. Un journaliste de NBC, Jim Miklaszewski, était avec eux. Il affirme que les bunkers étaient vides alors, sans scellés. C'est l'unique appui à la thèse du Pentagone: les explosifs ont été cachés ailleurs, juste après le départ des inspecteurs de l'AIEA, et avant l'arrivée des troupes d'invasion. Charles Duelfer, le chef de l'Iraq Survey Group, chargé de trouver les introuvables armes non conventionnelles irakiennes, dit lui aussi que ses hommes avaient découvert, en mai, Al-Qaaqa vide.

C'est peut-être vrai, mais cela n'explique pas le comportement de la puissante occupante depuis le printemps 2003. A plusieurs reprises, l'AIEA a attiré l'attention des Américains sur le danger qu'il y avait à laisser sans surveillance un site aussi dangereux. Washington ne répondait pas et refusait d'accueillir des inspecteurs internationaux. Dix-huit mois plus tard, si Al-Qaaqa est une bombe politique, la mèche est allumée.