On ne pouvait rêver plus beaux cadeaux. Pour ses cinq ans d’existence, Mediapart et Edwy Plenel, son médiatique meneur à moustache, ont «reçu» coup sur coup la démission d’un ministre, poids lourd du gouvernement, et la mise en examen pour abus de faiblesse d’un ancien président de la République. Depuis ses révélations sur l’affaire Bettencourt en 2010 et plus encore depuis son scoop sur le supposé compte en Suisse de Jérôme Cahuzac, le journal en ligne vivait sous le feu des critiques. La chute du patron du Budget et la mise en examen de Nicolas Sarkozy permettent de clouer le bec à ceux qui remettaient en cause son sérieux journalistique, l’accusant d’utiliser des méthodes de «justicier».

Un coup frappé à droite, un autre donné à gauche: Mediapart administre aussi une preuve de son indépendance. «La liberté de la presse n’est pas un privilège des journalistes, mais un droit des citoyens»: placardée sur de multiples parois de la rédaction, installée dans un espace moderne, ouvert et lumineux entre les places de la Bastille et de la Nation, à Paris, cette citation fait office de devise. Elle éclaire la philosophie du journal en ligne, qui se pose en «chien de garde de la démocratie».

L’affaire Bettencourt et l’affaire Cahuzac représentent le cœur de métier de Mediapart. L’une porte sur un possible financement douteux de la campagne de 2007, l’autre sur un soupçon de fraude fiscale. Avec d’autres révélations dans les affaires Karachi, Takieddine, Lagarde ou Tapie, elles partagent des points communs: il s’agit de suspicion de conflits d’intérêts, de financements troubles, de corruption au sens large, de petits arrangements entre «oligarques», terme souvent utilisé par Edwy Plenel.

La position de Mediapart reste cependant difficile à faire entendre. Le site est souvent considéré comme un tombeur de roi, un manipulateur, qui cible politiquement ses attaques: «La France est malade de Mediapart, véritable tribunal avec à sa tête Edwy Plenel, petit Robespierre en chef et grand ordonnateur de la dictature de la rumeur et de la tyrannie de la calomnie», écrivait Guillaume Peltier, secrétaire national de l’UMP sur le site du Huffington Post, au lendemain de la démission de Jérôme Cahuzac. En 2010, l’ancien secrétaire général de l’UMP, ­Xavier Bertrand, avait évoqué des «méthodes fascistes» après la publication des enregistrements clandestins du majordome de Liliane Bettencourt, la richissime héritière de L’Oréal. Poursuivi pour diffamation par Mediapart, Xavier Bertrand a été relaxé mardi dernier. Mais Edwy Plenel va faire appel.

La réputation sulfureuse du journaliste remonte à près de trente ans. Dans les années 1980, il gêne le pouvoir avec ses enquêtes sur la présidence de François Mitterrand, notamment ses révélations sur le Rainbow Warrior. Sa manière de diriger Le Monde entre 1996 et 2004 lui a aussi valu des critiques sévères. Les attaques d’aujourd’hui n’ébranlent donc guère le directeur de Mediapart, qui a l’habitude de l’adversité et d’encaisser les coups. Le journaliste aux airs de Brassens répond en détail à la critique dans son dernier livre*. Comme dans le manifeste de Mediapart, Combat pour une presse libre, il défend sa vision du métier par cette citation de l’illustre Albert Londres: «Je demeure convaincu qu’un journaliste n’est pas un enfant de cœur et que son rôle ne consiste pas à précéder les processions, la main plongée dans une corbeille de pétales de roses. Notre métier n’est pas de faire plaisir, non plus de faire du tort, il est de porter la plume dans la plaie», écrivait, en 1929, le reporter dont l’ombre tutélaire plane toujours sur la profession.

Contrairement à la presse anglo-saxonne, l’investigation n’est pas non plus une pratique «dominante» en France, «sauf au cours d’une période assez particulière dans les années 1980 et 90», explique le sociologue et spécialiste des médias Jean-Marie Charon. A cette époque, L’Express, Le Point, feu L’Evénement du jeudi ou Le Monde «donnent une place importante à l’investigation. Cela correspondait à un moment où des juges d’instruction se sont vu confier des dossiers relatifs à des faits supposés de corruption, d’abus de biens sociaux ou de financement occulte des partis politiques». «A ce moment-là, poursuit le sociologue, il y avait une forte adhésion de l’opinion publique à ce type de journalisme. Mais aujour- d’hui, ce n’est plus le cas, l’opinion a changé. Comme elle, une partie de la classe politique et des intellectuels ne soutiennent plus cet acharnement à poursuivre les hommes politiques. Ils se demandent aussi si cela n’a pas nourri la montée des populismes en favorisant le sentiment du «tous pourris». Pour Jean-Marie Charon, un autre élément joue: «Une certaine déception quant aux débouchés judiciaires d’un certain nombre de grandes ­affaires.»

La thèse d’Edwy Plenel est autre. Pour lui, si la France supporte aussi mal le journalisme d’investigation, c’est qu’elle est une «démocratie de basse intensité» qui peine à «respecter les contre-pouvoirs». Dans cet univers, Mediapart se considère comme «un petit poisson face à des gros requins qui nagent dans une mer polluée. L’enjeu, «c’est de dépolluer la mer», lance le directeur de la rédaction.

Malgré la méfiance ambiante, le média «pure player» fondé en mars 2008 a réussi son pari économique. L’audience de «ce journal sans papier», selon l’expression de son fondateur, n’a cessé de croître: le site compte aujourd’hui près de 65 000 abonnés. «Mediapart marche bien, mais reste fragile», souligne Edwy Plenel. Le directeur jugerait sa ­situation plus confortable à 100 000 abonnés. Comme Le Canard enchaîné, son cousin satirique, Mediapart fonctionne sans publicité, sur la seule base de ses ventes – en l’occurrence des abonnements numériques à 9 euros par mois. L’équilibre financier a été atteint fin 2010. Le site a dégagé un résultat net de 700 000 euros en 2012 pour un chiffre d’affaires de près de 6 millions d’euros. «C’est une entreprise financièrement saine, qui a su s’appuyer sur ses lecteurs», résume Jean-Marie Charon.

Mediapart compte 45 salariés, dont 31 journalistes. «Leurs salaires sont légèrement supérieurs à ceux de la profession», précise non sans fierté Edwy Plenel, dont le bureau, discrètement placé au fond et au coin de la rédaction, est dissimulé par de grandes bibliothèques blanches. «Mediapart est un laboratoire où s’invente la presse du XXIe siècle: nous voulons montrer que le Web ne signifie pas la précarité pour la profession, que l’on peut pratiquer un journalisme de référence et de qualité sur Internet.» Bref, que le numérique n’est pas uniquement «synonyme de superficialité, d’immédiateté, de formats courts». «Le site occupe aussi une place originale par rapport aux autres modèles de journalisme sur Internet, qui reposent davantage sur des rédactions jeunes et peu expérimentées», observe Jean-Marie Charon.

Comment une rédaction aussi réduite réussit-elle à sortir autant d’informations fracassantes? «Quand nous avons constitué l’équipe, c’était une priorité d’engager des journalistes capables de mener une enquête de manière acharnée et rigoureuse», explique François Bonnet, directeur éditorial et cofondateur de Mediapart. Certes, la rédaction est organisée en pôles (enquête, politique, économique, international, culture et idées), mais au plus fort des grandes enquêtes, les rédacteurs peuvent être mobilisés sur le même sujet, à travers des entrées et des sources différentes. «A un moment donné, 18 personnes travaillaient sur l’affaire Bettencourt, se souvient François Bonnet. Les enquêtes sont très mutualisées, on discute beaucoup, on partage nos informations, on confronte les points de vue. C’est très différent des rédactions dans lesquelles les enquêteurs travaillent seuls et livrent leur papier à la fin, clés en main.»

Mediapart est un cas à part. «A ma connaissance, il n’y a pas d’équivalent à l’étranger», explique Jean-Marie Charon. Des journalistes espagnols viennent cependant de s’inspirer du média français pour créer InfoLibre, un site d’information qui se réclame de la même philosophie. Les deux sites sont d’ailleurs partenaires. En France, l’expérience donnera-t-elle envie aux journaux de redonner la priorité aux grandes enquêtes sur le pouvoir ou Mediapart restera-t-il un petit foyer spécialisé? «Vu la situation actuelle de la presse généraliste, conclut Jean-Marie Charon, la seconde hypothèse me paraît la plus probable.»

*«Le Droit de savoir», Ed. Don Quichotte, Paris, 2013.

Edwy Plenel: «La France est une démocratie de basse intensité qui peine à respecter les contre-pouvoirs»