Affaire woerth-bettencourt

«Mediapart veut être un laboratoire de la presse du XXIe siècle»

Mardi, Mediapart publiait un entretien exclusif avec l’ex-comptable du couple Bettencourt. Dans les enquêtes menées autour de cette affaire, le site d’information payant s’est taillé la place du meneur. Entretien avec son fondateur Edwy Plenel

Dans l’avalanche de «révélations» qui secouent la République française ces dernières semaines, le site d’information en ligne payant Mediapart, lancé en mars 2008, endosse incontestablement le rôle de meneur. Mardi, en publiant un entretien exclusif avec Claire T., l’ancienne comptable de Liliane Bettencourt qui affirme que la milliardaire avait notamment donné 150’000 euros pour financer la campagne présidentielle de Nicolas Sarkozy en 2007, le site a vu sa fréquentation exploser. Pour faire face à l’afflux de lecteurs, Mediapart propose son article en accès libre. Entretien avec Edwy Plenel, figure de proue du journalisme d’investigation français, ancien directeur de la rédaction du Monde et fondateur de Mediapart.

Le Temps: Avec la multiplication de ses scoops, Mediapart est-il aujourd’hui à l’heure de la consécration? Edwy Plenel: Nous nous sommes lancés il y a deux ans et demi avec l’idée que la crise de la presse ne tenait pas à des problèmes industriels et commerciaux, mais qu’il s’agissait d’une crise de l’offre. Et donc, que si l’offre était au rendez-vous, les gens seraient prêts à payer pour acheter une information de qualité en ligne. Nous avons gagné notre pari: Mediapart vient de recevoir le prix CBS News du meilleur site d’information 2010 et nous n’avons pas connu un seul jour sans croissance régulière et nouveaux abonnés.

– Avez-vous atteint le seuil de la rentabilité? - Nous devrions l’atteindre en 2012. Ce que nous vivons depuis quelques semaines est dans la continuité de nos débuts. Nous sommes leader sur ce feuilleton très rassembleur (ndlr: l’affaire Woerth-Bettencourt), mais nous ne voulons pas donner l’idée d’une course à l’investigation. Mediapart fait son travail.

– Avez-vous engrangé de nouveaux abonnés récemment? - Oui, il y a eu un bond important, parce que nous tenons ce rôle de journal indépendant, et parce qu’actuellement, beaucoup de lecteurs se convertissent au numérique. Les gens comprennent qu’on peut lire un journal d’information en ligne. Avec les 5000 nouveaux abonnés de juin, nous approchons du seuil des 30’000. Nous considérons que la rentabilité se situe à 40 ou 45’000 abonnés. Cette accélération, nous devons la garder.

– Lorsque vous avez fait le pari de l’information payante sur Internet, personne n’y croyait… - C’est vrai. Et aujourd’hui, ce débat est clos. Notre choix de départ était celui d’une presse d’information, et non pas de divertissement. Et dans la presse d’information, quel que soit le support, il n’y a pas d’autre recette que l’abonnement ou l’achat. L’information a une valeur démocratique.

– Mais chaque fois que vous publiez une information exclusive, elle est immédiatement reprise partout. Est-ce que cela risque de décourager l’abonnement? - Un journal circule, cela a toujours été le cas. Il n’y a pas de différence avec la presse en ligne. Internet est comme un kiosque, on y trouve le pire et le meilleur. Nous avons essayé de faire un journal de qualité, indépendant et participatif. Car le numérique permet de l’enrichir et d’avoir une meilleure relation avec le public. Mediapart veut être un laboratoire de la presse du XXIe siècle.

– Il n’y a pas de publicité sur Mediapart non plus? - Non, nous ne percevons pas un centime de recette publicitaire. Si vous demandez au public de payer, vous n’allez pas le polluer avec des publicités. D’autant que sur Internet, la publicité répond à une logique d’audience de masse et non pas de qualité.

– Ces dernières semaines, à la tête de Mediapart, avez-vous eu le sentiment de revivre les grandes heures du Monde? (ndlr: qu’Edwy Plenel a quitté dans des circonstances houleuses fin 2004)- La «crise du Monde» (ndlr: au milieu des années 2000) a été suivie par la crise de Libération et plus généralement par la crise de la presse. Je n’ai aucun regret. Cela nous a obligés à nous retrousser les manches, à nous remettre en cause, à inventer. En ce moment l’équipe Mediapart (ndlr: 30 personnes dont 25 journalistes) est habitée par un sentiment de fierté, celui d’avoir fait un pari gagnant. Mais dans ces circonstances, nous nous efforçons de rester le plus sérieux possible, d’être encore plus rigoureux que d’habitude et de ne pas nous agiter. Nous sommes engagés dans un sacré bras de fer, celui de David contre Goliath. Nous sommes encore une petite aventure fragile et indépendante, face à une grosse machine (ndlr: le pouvoir).

– Une «machine» que vous avez réussi à fragiliser. Rêvez-vous de renverser la «Sarkozie»? - Non, je fais mon travail. La présidence actuelle a fait reculer l’indépendance des médias. Je fais mon travail de journaliste «watchdog» («gardien»).

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