Dans les rues de la capitale égyptienne, la chasse à la presse a commencé. Qui se promène avec une caméra ou un appareil photo est rapidement pris à partie par des hommes en civil favorables au président Moubarak, mais aussi par des manifestants antigouvernementaux, de plus en plus nerveux. Le témoignage de Laurent Burkhalter.

«A peine sorti du taxi dans le quartier de Shoubra, au nord-est du Caire, nous avons été encerclés par une vingtaine de personnes. La traductrice qui nous accompagnait s’est fait menacer, la foule l’accusant d’être une traîtresse à la solde d’étrangers. «On peut régler nos problèmes seuls, clamaient-ils. Ils étaient très agressifs et tiraient sur les habits de notre traductrice. Pendant que certains tentaient d’arracher mon carnet de notes, le cameraman venait d’être projeté au sol. Ils lui ont blessé la main, brisé la caméra et déchiré des vêtements. Nous avons eu très peur. Ils étaient sans doute convaincus que nous venions pour alimenter le chaos, suivant la désinformation diffusée sur la télévision d’Etat égyptienne.»

De retour à l’hôtel, où sont également hébergés de nombreux journalistes, Laurent Burkhalter ne pourra pas encore se reposer: «Des forces de sécurités en civile commettaient une rafle. Ils arrêtaient des journalistes et confisquaient le matériel», explique-t-il. «Ensuite, nous avons appris qu’ils n’arrêtaient que les journalistes d’Al-Jazeera, dénoncés comme étant les agitateurs coupables d’attiser la haine».

Toujours sans nouvelles de notre correspondant Serge Dumont, des journalistes du monde vivent des situations similaires. «Qui êtes-vous? Je peux avoir vos papiers?» lance violemment jeudi matin un manifestant anti-Moubarak place Abdelmoneim Ryad, théâtre pendant la nuit de combats meurtriers. «Les journalistes n’ont rien à faire ici! Vous avez dévoilé des informations stratégiques en révélant le nombre d’opposants barricadés sur la place», accuse-t-il, à l’adresse d’un reporter de l’AFP.

La veille, une équipe de la chaîne Al-Arabiya, accusée par certains manifestants d’être pro gouvernementale, avait dû fuir en courant des militants furieux sur la place Tahrir, où sont retranchés depuis vendredi des opposants au président Moubarak. Autour de la place emblématique de la révolte égyptienne, des policiers en civil et une foule loyale au président ciblent directement depuis mercredi les journalistes tentant de couvrir l’événement.

Un journaliste étranger a confié à l’AFP avoir été interpellé par des hommes en civil et deux soldats, puis emmené dans une ruelle sombre où se trouvait un homme ligoté, torse nu, couvert d’hématomes, avec du sang sur tout le corps. «Un jeune militaire m’a dit en arabe: «Est-ce que toi aussi tu veux mourir?» a rapporté ce reporter sous le couvert de l’anonymat.

«Je me suis fait attaquer par des citoyens normaux qui faisaient la queue devant un guichet automatique, j’ai dû me débarrasser de deux cartes mémoire pour sauver ma peau et celle du chauffeur. Un policier a réussi à calmer les gens», a confié un photographe de l’AFP.

Tarek el-Chami, correspondant de la chaîne arabophone américaine al-Hourra a affirmé jeudi en direct: «Nous sommes toujours menacés, des voyous et des criminels fichés sont toujours au bas de l’immeuble.» Il ajoute ensuite ne pas savoir s’il va rester ou partir, s’agissant probablement de ce que souhaiterait le gouvernement. «Le régime veut que les journalistes paniquent pour qu’ils n’assument pas leur mission et ne transmettent pas les informations», a-t-il ajouté.

Une correspondante de la télévision tunisienne travaillant dans le même bureau raconte à l’AFP: «Un officier de l’armée est monté au bureau, il nous a conseillé de partir, il dit que des centaines de voyous se rassemblaient et se dirigeaient vers le bureau pour l’attaquer.»

Deux journalistes de la chaîne russe Zvezda, arrêtés pour infraction au couvre-feu mercredi, «ont été retrouvés par les diplomates russes dans un service du contre-espionnage militaire», a indiqué le Ministère russe des affaires étrangères. Trois journalistes de la télévision publique polonaise TVP ont été interpellés par la police jeudi au Caire.

Une équipe du journaliste vedette de la chaîne américaine CNN, Anderson Cooper, a été molestée par des partisans du président Moubarak qui leur ont donné des coups de poing et des coups de pied, sans que des soldats, postés à proximité, n’interviennent, a indiqué la chaîne, qui diffuse largement les images de cet incident.

Al-Jazira, Al-Arabiya, ABC news, CNN, France 2, France 24, Radio-Canada, Le Soir… La liste des médias ayant des reporters battus ou interpellés s’allonge chaque jour.

Plusieurs journalistes «ont été directement pris à partie par des partisans du chef de l’Etat et par des policiers infiltrés», a déploré Reporter sans frontières (RSF) dans un communiqué. «Ils ont été frappés et leur matériel a été volé», regrette Jean-François Julliard, secrétaire général de RSF.