Désinformation

Quand les «médias locaux» suisses servent les intérêts de l’Inde

Une ONG a mis au jour un gigantesque réseau de faux médias visant à alimenter la version indienne sur les événements du Cachemire. Un réseau solidement présent à Genève

Il s’appelle Times of Geneva et il couvre, dit-il, les «dernières nouvelles» à partir du canton de Genève. A la vérité, ce média – qui est présent sur diverses plateformes internet – n’a pas été très actif ces dernières semaines. Mais qu’à cela ne tienne: il est aussi possible, en Suisse, de se référer au Times of Bern, ou encore au Schweiz am Sonntag, qui partagent l’actualité de la même manière.

Au-delà, il y a encore le Lyon Herald, Le Pays de France ou, plus exotique, le Times of Pyongyang. En tout, 265 «médias» du même type, répartis sur la planète entière, qui tous ont la particularité d’offrir un fil nourri d’actualité, mais aussi de s’attarder souvent sur les violations des droits de l’homme commises par un Etat en particulier: le Pakistan.

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C’est la jeune ONG EU DisinfoLab, basée à Bruxelles, qui a découvert le pot aux roses il y a un peu plus d’un mois. La capitale belge connaît aussi son média mystérieux: EP Today, un site internet qui se proclame comme le reflet sur le web du magazine du Parlement européen. Ce site a allumé l’alarme au sein des institutions européennes. Le motif? Il mettait un tel zèle à retransmettre les nouvelles diffusées par Russia Today (aujourd’hui RT) qu’il a été pris pour un instrument supplémentaire de la propagande du Kremlin. «Il nous a suffi de quelques vérifications pour nous rendre compte qu’il n’en était rien», explique pourtant Alexandre Alaphilippe, directeur exécutif de l’ONG.

Autre «réseau de propagande»

En revanche, les membres de l’ONG, dont l’objectif est de traquer la désinformation, se sont mis à découvrir un autre «réseau» de propagande dont ils n’ont pas encore fini de tirer tous les fils: ces 265 médias, auxquels s’ajoutent encore, ont-ils découvert, une série d’ONG, de «laboratoires d’idées» (think tanks) et d’entreprises, mènent toutes au même endroit: à New Delhi, où ils sont regroupés et gérés sur un même serveur.

Le principe est déjà bien rodé, et il est aussi utilisé à Genève par d’autres Etats lorsqu’il s’agit de tenter de faire pression sur les Nations unies et particulièrement sur le Conseil des droits de l’homme. Ces faux médias interviewent des responsables d’associations tout aussi factices, qui tiennent notamment des conférences de presse ou «couvrent» des manifestations orchestrées sur la place des Nations. Ils s’alimentent ainsi l’un l’autre en renforçant leur visibilité respective.

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Mais ici, la sophistication du système va un cran plus loin. En donnant l’impression de se préoccuper de tous les thèmes d’actualité, et en s’alimentant aussi bien au fil de RT qu’à Voice of America, ces sites sont en quelque sorte en stand-by, prêts le moment venu à «mettre le paquet» sur le conflit entre l’Inde et le Pakistan. De plus, ces sites ont souvent le nom de médias qui ont réellement existé par le passé. Le «vrai» Schweiz am Sonntag, par exemple, a mis la clé sous le paillasson il y a moins de trois ans.

«En se donnant toutes les allures de médias réels, ils brouillent encore plus les frontières, note Steven Meyer, directeur de la société de cybersécurité ZENData, à Genève. Cela risque de les mettre à l’abri face aux mesures contre les fake news qui pourraient être prises sur les réseaux sociaux, et notamment sur Facebook.»

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Deux pôles principaux

Les chercheurs d’EU DisinfoLab en sont de plus en plus convaincus: les deux pôles principaux de ce réseau qui défend les intérêts de l’Inde sont Bruxelles et Genève, du fait de la proximité des instances internationales. En vérité, les liens iraient plus loin: il y a quelques semaines, 27 membres du Parlement européen étaient invités à voyager au Cachemire (que se disputent l’Inde et le Pakistan) et à rencontrer le premier ministre Narendra Modi.

La presse indienne n’a pas tardé à mettre en relation cette invitation avec le réseau découvert par EU DisinfoLab. Or, de la même manière, des responsables européens (tel l’ancien ministre français Thierry Mariani) ont souvent été invités à Genève et logés dans des palaces pour assister à des conférences ou à des événements liés à la situation au Cachemire.

L’ambassade d’Inde à Berne n’a pas donné suite à nos questions. Quant au Times of Geneva (qui est officiellement domicilié à la rue du Rhône), le téléphone sonnait dans le vide.

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